Tel un monstre hollywoodien insensible aux balles, la crise du crédit [qui a démarré il y a un an, en août 2007] refuse de s'allonger et de mourir. Les autorités ont beau l'avoir bombardée de baisses des taux d'intérêt, de réductions d'impôt, de nouvelles lignes de crédit, de rachats de banques, rien n'y fait. La bête continue à avancer pesamment et menace à chaque pas de faire de nouvelles victimes. Les Bourses du monde entier subissent des pertes à deux chiffres cette année et, une fois encore, les marchés du crédit sont en panne.

 

Pour les investisseurs ayant entamé leur activité dans les années 1980 et 1990, la persistance de la crise a de quoi surprendre. Les mesures rapides prises par les Banques centrales, après le lundi noir de 1987 (au cours duquel les marchés boursiers américains ont plongé près de 23 %) ou après l'effondrement de Long-Term Capital Management, un fonds spéculatif, en 1998, laissaient à penser qu'il était toujours intéressant d'"acheter à la baisse".

 

Pourquoi la situation est-elle tout autre aujourd'hui ? L'une des raisons est qu'il s'est produit un double choc. Outre l'effondrement des prix de l'immobilier, qui a entraîné celui des titres adossés à des actifs, les marchés ont été confrontés à une envolée des cours des matières premières. Si bien que les Banques centrales n'ont pas pu jouer sur la politique monétaire autant qu'elles l'auraient voulu, notamment en Grande-Bretagne et dans la zone euro. Même aux Etats-Unis, les taux auraient peut-être retrouvé leur niveau de 2003, à savoir 1 %, sans la flambée des matières premières. [Pour contrôler l'inflation, les Banques centrales augmentent les taux d'intérêt afin de limiter les demandes de crédit. Au risque de freiner l'activité économique.]

 

En outre, l'effet cumulé des deux chocs a créé des incertitudes concernant l'orientation de la politique monétaire et l'évolution du cadre réglementaire. Les Banques centrales vont-elles devoir revoir leurs prévisions d'inflation à la hausse (implicitement ou explicitement) pour refléter la réalité ? A l'inverse, vont-elles prendre des mesures anti-inflationnistes si draconiennes que leurs économies plongeront dans la récession ? Enfin, les sauvetages de banques d'affaires vont-ils avoir pour contrepartie un nouveau régime réglementaire, qui restreindra l'expansion du crédit (et la croissance économique) ? Dans un tel contexte d'incertitude, on ne saurait reprocher aux investisseurs de jouer la prudence.

 

Par ailleurs, la crise a touché principalement le secteur bancaire, ce qui en explique la durée. Stephen King, économiste à la banque HSBC, rappelle que, "si les banques ne veulent pas prêter ou ne sont pas en mesure de le faire, la politique monétaire n'est guère efficace".

 

Le moral des entrepreneurs allemands est au plus bas

 

Pis encore, les problèmes des banques créent une boucle de rétroaction avec le reste de l'économie. Quand ces établissements sont en difficulté, ils limitent les prêts, ce qui rend la vie plus dure aux entreprises et aux consommateurs. Ceux-ci sont obligés de réduire leurs dépenses et ont davantage de mal à rembourser leurs dettes. D'où une prudence encore accrue de la part des banques.

 

De récentes données économiques montrent la manière dont le pessimisme se répand. Ni l'Allemagne ni le Japon n'ont connu d'explosion du crédit au début de la décennie ; pourtant, leurs économies sont touchées. En Allemagne, la confiance des entreprises est à son plus bas niveau depuis trois ans, selon une enquête publiée le 26 août dernier. "Le resserrement du crédit, d'abord limité aux Etats-Unis, vire à la crise économique mondiale", assure David Bowers, de la société de conseil Absolute Strategy Research.

 

Si la crise dure aussi longtemps, cela tient également aux caractéristiques de la période d'expansion qui a précédé. Tout le monde empruntait de l'argent, depuis les ménages acquérant des logements au-dessus de leurs moyens dans l'espoir de voire croître leur capital [car la hausse des prix de l'immobilier semblait infinie] jusqu'aux investisseurs qui achetaient des produits de dette complexes, dont le haut rendement s'expliquait par une prise de risque supplémentaire.

 

Ces investisseurs étaient redevables aux banques, directement ou indirectement. Même quand l'argent était emprunté sur le marché, les prêteurs pouvaient fort bien avoir été des fonds spéculatifs, des conduits ou des véhicules d'investissements structurés (SIV), lesquels avaient préalablement emprunté de l'argent aux banques. Cette source de financement est maintenant passablement tarie.

 

C'est ce qui explique l'absence de spéculateurs à l'affût de bonnes affaires, en particulier sur les marchés des produits dérivés de crédits. Les dettes classées dans la catégorie "investissement" [par les agences de notation] peuvent sembler attrayantes à cinq ans, si l'on n'a à s'inquiéter que du risque de non-paiement. Mais, sur ce marché, la plupart des investisseurs ont un objectif de trois à six mois ; ils ne peuvent se permettre de voir la situation s'aggraver avant de s'améliorer, au cas où ils seraient obligés de revendre leurs actifs en urgence.

 

Résultat, les marchés (et les économies développées) attendent un catalyseur de la reprise. La baisse des prix des matières premières a déjà amélioré un peu les choses, et cela pourrait aller encore mieux si elle encourageait les Banques centrales à réduire leurs taux. Des signes témoignant que le marché immobilier américain a enfin touché le fond pourraient aussi faire l'affaire. Mais, de toute évidence, la crise devrait persister jusqu'en 2009, voire jusqu'en 2010. Après tout, les films d'horreur à succès ont souvent des suites.

 

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