Justice

«Bradley Birkenfeld n’a pas de lien avec l’affaire Anglo Leasing»

L’argent lié au plus gros scandale de détournement de fonds publics du Kenya a transité par des banques suisses, notamment. Berne a gelé environ deux millions de dollars. Le point sur cette affaire, à Nairobi, avec le procureur général Githu Muigai

Les ramifications du scandale Anglo Leasing, qui secoue le Kenya depuis 2002, s’étendent à la Suisse. Et vont jusqu’à Genève. Évalué entre quelques dizaines de millions à plus d’un milliard de dollars, cette affaire de corruption (détournement de fonds destinés à l’achat d’armes et de machines à fabriquer des passeports) a conduit le Ministère public de la Confédération à dépêcher une délégation à Nairobi le mois dernier. Objectif: remettre aux autorités kényanes des éléments de preuve dans le cadre d’une enquête pénale pour blanchiment d’argent qui a débuté en 2009 sur le sol helvétique et d’assistance judiciaire mutuelle entamée deux ans plus tôt. De l'argent a été séquestré en Suisse. Rencontre avec Ghitu Muguai, procureur général du Kenya, en compagnie de Michael Mubea, directeur adjoint de la Commission d’éthique et anti-corruption, quelques jours après la visite des autorités suisses.

Le Temps: Comment qualifieriez-vous l’affaire Anglo Leasing?

Ghitu Muguai: Il s’agit du plus gros scandale de corruption jamais révélé au Kenya. Il implique des hommes d’affaires influents et remonte jusqu’au sommet du pouvoir. L’argent détourné a – totalement ou en partie – transité ou est toujours conservé dans des banques suisses.

Quels établissements helvétiques sont concernés?

HSBC et Schroders, sis à Genève.

D’autres banques de la place semblaient pourtant impliquées, par l’intermédiaire notamment de Gabriel Moussa Katri, personnage considéré par certains enquêteurs comme «parmi les plus gros blanchisseurs d’argent du bout du lac».

Nous avons jusqu’ici reçu d’importantes quantités d’informations. Mais des lots successifs de colis scellés que nous avons dépouillés à ce jour et qui contenaient surtout des relevés ou des documents d’ouverture de comptes, ainsi que des inscriptions au registre du commerce, seuls ces deux établissements apparaissent. À ma connaissance, du moins.

Sur les quelque 170 millions de francs (estimation de la NZZ en 2009) supposés avoir reposé dans des comptes bancaires suisses, combien ont été gelés par la justice fédérale?

À ce jour, les montants non contestés qui ont été séquestrés avoisinent les deux millions de dollars.

Ce chiffre paraît dérisoire, sachant que les surfacturations dont il est question porteraient sur plus d’un milliard de dollars.

Votre estimation de l’ampleur des fonds détournés est excessive, car une partie de l’argent est revenue au point de départ, suite à des problèmes de transferts. Mais le Kenya considère que deux millions de dollars constituent déjà une somme très importante.

Quelles sociétés fiduciaires ou financières, domiciliées en Suisse, ont trempé dans cette affaire?

Apex Finance Corporation et Infotalent. Toutefois, les investigations ont démontré qu’il s’agissait d’entités écrans. Ces coquilles vides n’avaient aucune activité dans le pays. Ou alors, l’adresse genevoise de sociétés existantes avait été usurpée.

Est-il vrai que Bradley Birkenfeld, ex-banquier chez UBS ayant purgé sa peine fin 2015 aux États-Unis pour aide active à l’évasion fiscale, a participé au scandale Anglo Leasing?

Le nom de cet individu, anciennement directeur d’Infotalent, est effectivement apparu dans le cadre de l’enquête. Toutefois, il a été prouvé que son identité et sa signature ont été utilisées à son insu. Bradley Birkenfeld n’a rien à voir avec l’affaire Anglo Leasing.

Où en êtes-vous dans vos procédures?

L’affaire, traitée en qualité de crime économique aggravé, est du ressort de notre Commission d’éthique et anti-corruption. Elle est en souffrance depuis plus de dix ans. Ce n’est que l’année dernière que la présente mandature a décidé d’accélérer le rythme. C’est pour cela que nos contacts et interactions se sont renforcés avec Berne. Nous nous étions rendus à Lausanne en 2014. La justice suisse est venue début décembre à Nairobi. L’implication de nos deux autorités, ou tout le monde se connaît à présent de nom, est sans précédent de par son étendue et sa qualité. Mais nous coopérons aussi activement avec les autorités américaines et britanniques [Jersey, ndlr].


Banques suisses impliquées

Le Parquet fédéral assure que l’argent séquestré ne provient pas uniquement de HSBC et de Schroders à Genève.

Le Ministère public de la Confédération (MPC) confirme les près de 2 millions de dollars gelés, depuis «le début de la procédure». Toutefois, le parquet fédéral réfute l’implication de deux banques suisses uniquement, précisant que des fonds ont aussi été séquestrés «auprès d’autres établissements» de la place. Pour l’heure, l’enquête pour blanchiment d’argent se poursuit. Mais depuis Nairobi. Quand sera rapatrié en Afrique l’argent bloqué en Suisse? «Il n’est pas possible de répondre à cette question en l’état», résume la justice helvétique.

Interpellé, HSBC rappelle par l’intermédiaire de son porte-parole: «Ce cas est ancien. Comme déjà rapporté dans les médias en 2009, nous avons fermé les comptes en 2006, soit des années avant que les enquêtes ne débutent en Suisse. La banque a pleinement coopéré avec les autorités à l'époque. HSBC établit des normes strictes pour empêcher ses services d'être utilisés à des fins de criminalité financière.» Il y a plus de dix ans, les montants déposés chez HSBC en lien avec l'affaire Anglo Leasing étaient estimés à 90 millions de francs.

Schroders, dont la boîte postale genevoise avait servi de relais à Apex Finance pour l’achat d’armes au nom du gouvernement kényan, n’a pas répondu à nos multiples sollicitations. Le compte de cette banque lié à Anglo Leasing n’aurait jamais abrité moins de 120 millions de francs.

Dejan Nikolic 

Publicité