Les vols vers le Brésil assurés par Swissair sont très rentables. La compagnie aérienne helvétique, qui relie actuellement neuf fois par semaine le Brésil, dont sept dessertes pour São Paulo et deux vers Rio de Janeiro, souhaite obtenir davantage de vols vers ces grandes métropoles ainsi qu'à destination d'autres villes (les noms de Brasilia et de Recife reviennent avec insistance).

Ce désir intervient au moment où Varig, la compagnie aérienne internationale du Brésil, vient de décider l'arrêt de ses liaisons avec la Suisse. Ce souhait a été exprimé par Hannes Goetz, président du conseil d'administration de SAirGroup, dans le cadre de la visite au Brésil d'une délégation mixte conduite par le conseiller fédéral Pascal Couchepin (lire nos éditions de lundi et mardi).

A cette occasion, les Suisses n'ont pas manqué de rappeler à leurs interlocuteurs brésiliens que Crossair a annoncé le 14 juin dernier l'achat de 75 avions brésiliens Embraer pour 2 milliards de dollars (environ 3 milliards de francs) ainsi qu'une option pour 125 autres aéronefs pour un montant de 2,9 milliards de dollars (4,4 milliards de francs). De mémoire de Celso Lafer, ministre brésilien du Développement, de l'Industrie et du Commerce, il s'agit là du plus gros contrat jamais obtenu par une compagnie industrielle brésilienne. Maison mère de Crossair, le groupe SAir espère donc bientôt palper les dividendes d'une aussi gigantesque opération industrielle et financière capable à elle seule de rééquilibrer au profit du Brésil la balance commerciale entre les deux pays.

Base stratégique

Mais, malgré cette annonce intervenue vingt jours à peine avant la visite de la délégation helvétique, le Brésil n'a toujours pas ratifié l'accord libéralisant le trafic aérien, signé entre les deux pays en juillet 1998 et ratifié par la Suisse le 15 mars 1999. Pour la compagnie Swissair, le Brésil n'est pas uniquement un marché important. Il représente aussi une base stratégique pour mieux desservir in fine d'autres grandes villes d'Amérique latine et du Mercosur, à l'exemple de Buenos Aires ou Santiago du Chili (Swissair relie déjà ces deux cités via une escale au Brésil).

SAirGroup, a ajouté Hannes Goetz, s'intéresse aussi au Brésil pour y développer les activités de ses autres filiales, comme Swissport qui est présente dans sept aéroports brésiliens, Gate Gourmet qui vend ses services a São Paulo, Rio de Janeiro et Recife, ou encore SAirLogistic qui pourrait aussi développer ses services de fret vers la huitième plus importante puissance économique.

En marge de la visite de la délégation, des industriels helvétiques ne cachaient pas espérer aussi des retombées de ce gros rachat en direction de la sous-traitance. Avant de s'engouffrer rapidement dans une voiture, Carlos Leoni Siqueira, le président d'Embraer, a répondu au Temps qu'il n'existait aucune entreprise helvétique parmi les douze à quinze principaux fournisseurs du constructeur aéronautique. Embraer a finalement remporté le contrat avec Crossair après une chaude lutte qui l'a opposé à deux concurrents, le groupe canadien Bombardier et l'entreprise germano-américaine Fairchild Dornier.

Via son gouvernement, l'entreprise canadienne a déposé une plainte auprès de l'OMC (Organisation mondiale du commerce) pour dénoncer les subventions qu'Embraer obtient de la part des autorités brésiliennes, subventions qui permettent au groupe industriel de proposer des conditions plus avantageuses. Le constructeur brésilien a contre-attaqué au sein du même organisme, estimant que Bombardier bénéficie aussi d'aides similaires. Embraer, a précisé Carlos Leoni Siqueira, est détenu par trois gros actionnaires: la famille Bozano Simonsen et deux caisses de pension brésiliennes (à raison d'environ un tiers du capital chacun).

Le ministre de l'Industrie Celso Lafer a soutenu, de son côté, que les ressources financières d'Embraer correspondent à la normale pour ce type d'industrie et qu'il était certain qu'Embraer allait respecter les règles du marché en matière de sous-traitance. L'achat des avions Embraer signe l'irruption du Brésil dans le club très fermé des pays capables de mettre sur le marché des produits industriels aussi sophistiqués que des aéronefs. Les retombées du contrat concernent aussi d'autres grands groupes comme Rolls-Royce (moteurs) ou General Electric, le Brésil n'étant pas encore parvenu à développer une industrie électronique de pointe.

Sur les contreparties, les Suisses sont encore bredouilles. Ils se sont engagés

– via Crossair – et ils ont signé. «Pourquoi avoir signé sans obtenir de sérieuses garanties? Les industriels suisses ont perdu cette partie de poker», a commenté un banquier membre de la délégation.