Alignées dans le local de la permanence Unia à Genève, sept personnes. Des femmes et des hommes de tous âges, d’horizons différents qui ont décidé de briser le silence pour raconter comment leur trajectoire a subitement déraillé chez Patek Philippe.

Leur point commun? Selon le récit détaillé qu’elles font à la presse conviée mardi par le syndicat, elles ont décidé à un moment donné d’alerter la hiérarchie et le service des ressources humaines de la maison horlogère genevoise parce qu’elles se sentaient mises sous pression, étaient témoins de pratiques jugées intolérables ou faisaient l’objet dans leur environnement professionnel de propos jugés racistes.

Alors qu’elles espéraient trouver une oreille attentive à leur souffrance, ces personnes estiment avoir vu un piège se refermer sur elles. Dans certains cas, elles racontent avoir écopé d’un avertissement, dans d’autres elles ont carrément perdu leur emploi.

Chez Patek Philippe, «la prise de parole se retourne contre celui ou celle qui dénonce», estime Alejo Patiño. Secrétaire syndical chez Unia, il indique recueillir depuis plus d’un an des témoignages alarmants de la part d’employés de la manufacture horlogère, l’une des dernières marques indépendantes de Suisse.

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Des dysfonctionnements dénoncés

Un cadre intermédiaire qui signale un cas de harcèlement et se retrouve in fine mis sur la touche. Des employés qui dénoncent une trop forte pression mise par leurs chefs et se font licencier pour non-respect des valeurs de l’entreprise. Un jeune homme se sentant victime de propos racistes qui, au final, perd aussi son emploi. Là encore, pour non-respect des valeurs de la marque, propriété de la famille Stern qui en tient toujours les rênes. Tels sont les contours des litiges présentés. Unia assure qu’il y en a d’autres.

Changement de décor. Le directoire de Patek Philippe est rassemblé pour sa réunion hebdomadaire. Par écran interposé, il a accepté de réagir. Une tâche qui est rendue difficile par l’anonymat demandé par les victimes présumées.

Le cas de racisme est toutefois clairement identifié. Selon la marque horlogère, l’affaire a donné lieu à une longue enquête interne qui a conclu à une responsabilité collective. Un verdict que le plaignant n’aurait pas voulu admettre. Il a d’ailleurs déposé une plainte pénale pour diffamation à l’encontre d’un des collègues accusés.

Justice saisie

La justice devra aussi se prononcer sur deux plaintes pour licenciement abusif, déposées auprès du Tribunal des prud’hommes. Les actions sont soutenues par Unia, que Patek Philippe soupçonne d’instrumentalisation. «Le syndicat a toujours voulu s’imposer dans notre entreprise, relève Thierry Stern, patron de la marque horlogère. Et je le soupçonne d’utiliser ces cas pour le faire.» Partenaire social au niveau de la branche, l’organisation de défense des intérêts des travailleurs ne l’est effectivement pas au niveau de la société.

Les personnes qui se sont livrées à la presse font elles état d’une volonté de faire changer les choses, estimant avoir agi en respect des procédures et n’avoir eu aucun impact. «Maintenant, les gens n’osent plus parler, observe l’un des employés présents.» «A Patek, il faut juste courber l’échine, travailler et surtout ne rien dire», ajoute l’un de ses collègues.

La direction dit ne pas avoir connaissance de doléances internes dues à des pressions, mais signale que des cas de «mal-être» sont remontés, occasionnés par exemple par un non respect des règles de l'entreprise. Parmi celles-ci figure l'obligation de ne pas manger dans les ateliers. L'Office cantonal de l'inspection et des relations du travail (OCIRT) est intervenu et a préconisé des mesures qui sont en cours de mise en oeuvre. Tout licenciement est validé au plus haut niveau, précise-t-on.

Interrogé sur l’attitude qu’il entend adopter suite à ces accusations, Thierry Stern indique au Temps qu’il se montrera «attentif». Il évoque également la «souffrance» que certaines personnes peuvent ressentir en perdant leur emploi, jugeant le lien qui unit l’entreprise et ses employés d’ordre «familial».

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Assurer un climat de travail serein

Pour éviter de devoir laver son linge sale en public, voire devant la justice, Elisabeth Chappuis recommande d’avoir une position d’entreprise très ferme sur les questions de harcèlement et, plus généralement, de souffrance au travail. Avocate spécialisée dans le droit du travail, elle préconise également la mise en place d’espaces externes à l’entreprise pour faire remonter les problèmes en toute confiance, insistant sur l’importance de garantir, à ce stade, la confidentialité des témoignages recueillis.

Chez Patek Philippe, un tel dispositif est prévu. Il comprend notamment une hotline externe gérée par une entreprise tierce. Les personnes qui se sont senties lésées ont indiqué craindre que ce canal ne soit pas totalement hermétique.

En vertu du Code des obligations, l’employeur est tenu de protéger la personnalité et l’intégrité personnelle de ses collaborateurs. Cela passe, précise la femme de loi, par le devoir d’assurer un climat de travail sain pour ses effectifs, en allant jusqu’à arbitrer les conflits interpersonnels, même s’il n’y a aucun lien de subordination entre les protagonistes du différend.

Modification: l'intervention de l'OCIRT et la mise en conformité de l'entreprise a été signalée dans le paragraphe relatif à la position de la direction sur les pressions ressenties par certains employés.