La récession paralyse le gouvernement brésilien

Conjoncture Le géant d’Amérique latine n’arrive plus à dégager de la croissance

Impuissant, le gouvernement de gauche fait face à une fronde politique sans précédent

Le Brésil peut-il s’enfoncer davantage dans la crise? La question taraude le plus grand Etat d’Amérique latine, en proie à ce qui est présenté comme l’une des crises économiques les plus graves de son histoire. Impensable il y a encore quelques années, quand la première économie du sous-continent américain, gouvernée à gauche depuis douze ans, était présentée comme l’exemple du décollage réussi d’un pays émergent, capable de concilier croissance et redistribution.

Malmené par les aléas de l’économie mondiale comme par les incertitudes domestiques, le réal brésilien dévisse. Mardi, le dollar a franchi, pour la première fois, la barre des 4 réals. Après le rouble, la monnaie brésilienne est la devise qui accumule la plus forte dévalorisation sur l’année écoulée. L’inflation frôle les 10%. Le chômage explose: 8,3% au second trimestre, contre 6,8% l’année dernière à la même période. En six mois, près de 500 000 emplois déclarés ont été supprimés. Les investissements, quant à eux, ne cessent de baisser depuis deux ans. Au cœur du boom économique des années Lula, la consommation des ménages est en repli. La crise est alimentée par une crise politique sans précédent qui laisse planer le doute sur la capacité du gouvernement de Dilma Rousseff (Parti des travailleurs, PT) à tirer le pays de l’ornière. Tandis que l’enquête sur les détournements de fonds dans le scandale du géant pétrolier Petrobras fait trembler la République.

Réélue sur le fil, fin octobre, la successeure et protégée de l’ex-président Lula ne recueille plus que 8% d’opinions favorables. Le pays est désormais en récession. Cette année, le produit intérieur brut devrait se contracter d’au moins 2,7%, selon les prévisions publiées jeudi par la banque centrale du Brésil, un scénario plus pessimiste que le recul de 2,44% prédit par le gouvernement.

Le recul, dans la foulée du ralentissement chinois, du cours des matières premières exportées par le Brésil (minerai de fer, soja) n’est pas seul en cause. Le volontarisme qui a marqué le premier mandat présidentiel a creusé les déficits, à coups d’élévation des dépenses et de cadeaux fiscaux (21,6 milliards de réals l’an dernier, soit 5,3 milliards de francs) aux entreprises. Quant à la tentative de forcer une baisse des tarifs de l’électricité, les marchés y ont vu un interventionnisme déplacé.

A cela, l’économiste Joaquim Cirne de Toledo ajoute la politique de soutien du cours du réal qui a découragé les exportations. «Malgré l’effondrement récent de la monnaie, le secteur exportateur hésite encore à investir par crainte d’un nouveau revirement», explique ce spécialiste, en pointant aussi les limites d’un modèle de croissance basé sur le crédit dans un pays où les taux d’intérêt sont «très élevés». «Ces dernières années, les Brésiliens se sont beaucoup endettés pour consommer, et aujourd’hui, un tiers des adultes du pays n’arrive pas à rembourser ses dettes. La fête est terminée», précise-t-il.

Depuis sa réélection, Dilma Rousseff tente de restaurer la confiance. Mais son propre parti s’élève contre l’austérité préconisée par l’orthodoxe Joaquim Levy, le nouveau ministre des Finances. Sa recette est accusée d’aggraver la récession et de pénaliser les salariés. Au menu, un tour de vis dans les règles de la prévoyance sociale et des coupes budgétaires qui n’épargnent que la Bolsa Família, le programme de lutte contre l’extrême pauvreté.

La «presidenta» elle-même peine à convaincre de son virage libéral. N’a-t-elle pas envoyé au Congrès, et contre la volonté de Joaquim Levy, un projet de budget déficitaire pour 2016? Quelques jours plus tard, l’agence de notation Standard & Poor’s retirait au Brésille très convoité «investment grade», le label de bon payeur. Les deux autres agences, Fitch et Moody’s, menacent désormais de faire de même.

Le gouvernement a présenté un nouveau train de mesures pour dégager un excédent budgétaire primaire de 0,7% du PIB en 2016. Mais là, c’est la droite qui grince des dents: l’effort pour rééquilibrer les comptes repose moins sur les coupes budgétaires que sur le retour d’une taxe controversée sur les transactions financières. Pas sûr que ce «paquet» passera dans un Congrès hostile. Affaiblie, la cheffe de l’Etat a du mal à rassembler sa propre coalition.

«Un tiers des Brésiliens n’arrive pas à rembourser leur crédit de consommation»