Récession

Le Brésil, symbole de la crise que traverse l'Amérique latine

Une grande partie de l'Amérique latine souffre de la chute des matières premières et du ralentissement chinois. Le Brésil, qui vit sa récession la plus sévère en un siècle, symbolise ce marasme économique plus que tout autre pays

Il est midi passé sur cette artère commerçante de São Paulo. Et toujours personne au Frevo, restaurant pourtant d’ordinaire très couru. Certes, les Brésiliens mangent tard, mais le gérant a une autre explication: «L’affluence a diminué, reconnaît le restaurateur. Beaucoup de commerces ont fermé dans le coin à cause de la crise».

En 2015, le produit intérieur brut (PIB) du Brésil a reculé de 3,8%, le pire résultat en vingt-cinq ans, et 2016 ne s’annonce guère plus favorable: selon les prévisions, le niveau d’activité pourrait chuter d’au moins autant cette année. Deux années consécutives de récession, le Brésil n’avait pas vu ça depuis … les années 30.

L’Amérique latine dans son ensemble est touchée par le ralentissement de la Chine, friande de ces matières premières dont l’économie régionale reste dépendante. Mais pour le Brésil, première économie du sous-continent, le revers est brutal. En 2003, l’arrivée de la gauche au pouvoir, avec Lula, chef historique du Parti des travailleurs (PT), semblait inaugurer un cercle vertueux. La croissance économique avait permis de sortir 40 millions de Brésiliens de la pauvreté. Mais avec sa protégée, Dilma Rousseff, qui lui a succédé en 2010 et a été réélue fin octobre 2014, la machine s’est grippée. La consommation, qui tirait l’activité pendant les années fastes, est désormais en repli.

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«A part les riches, tout le monde se serre la ceinture», soupire Fernanda, une brune élégante, dans son magasin de vêtements désert. Malgré la récession, l’inflation sévit, entre autres à cause de la forte dévalorisation du réal - qui a cependant permis de relancer les exportations. Everton a ainsi vu fondre ses économies. Du coup, le jeune homme a dû écourter de moitié son stage de langue aux Etats-Unis. Everton égrène ses qualifications: un diplôme de gestion des entreprises, sept ans d’expérience dans le domaine et la maîtrise de l’anglais. Pourtant, il ne trouve pas d’emploi, «sinon à des salaires trop bas pour le niveau d’exigences requises». En un an, le nombre de chômeurs – plus de neuf millions au total – a bondi de 43%. Les jeunes sont les plus touchés. Face à la crise, beaucoup d'entre eux anticipent leur entrée sur le marché du travail pour aider leur famille.

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Comment en est-on arrivé là ? La chute du cours des produits de base dont le Brésil est un grand exportateur, n’explique pas tout. Dilma Rousseff aura tenté, en vain, d’encourager l’investissement, à coups de généreuses exonérations fiscales aux entreprises (l'équivalent de plus de 56 milliards de francs entre 2011 et 2015), dont le seul résultat fut d’aggraver encore la crise budgétaire. Pedro Paulo Bastos, professeur d’économie à l’université de Campinas, évoque «la fin d’un cycle»: «Les entreprises avaient déjà investi pour répondre à l’expansion du marché intérieur. Elles ont donc préféré attendre avant de réinvestir. Idem pour les millions de Brésiliens qui se sont endettés pour acquérir des biens durables, un logement … Une décélération était donc prévisible, mais d’autres facteurs ont précipité le pays dans la récession.»

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C'est le cas du boom, aujourd’hui révolu, des importations, au détriment de l’industrie nationale, ou la politique de rigueur à laquelle s’est résolue, sans convaincre, Dilma Rousseff. Début mars, et malgré les pressions du parti au pouvoir, la banque centrale a refusé de réduire son taux d’intérêt qui culmine à 14,25%. Voilà qui risque de plomber encore l’activité, disent les critiques, sans venir à bout de l’inflation, qui n’est pas due à un surcroît de demande. C'est que l’autorité monétaire tente à présent de démontrer son autonomie, mise en cause pendant le premier mandat de Dilma Rousseff. A cela, s’ajoute «la baisse, de près de 40% pour la seule année 2015, des investissements publics, poursuit l'économiste Bastos, ainsi que la paralysie de la filière pétrole et gaz», qu’il impute, entre autres, à l’enquête sur le scandale de corruption au sein de Petrobras, la compagnie pétrolière contrôlée par l’Etat.

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La très impopulaire cheffe de l’Etat, pour sa part, n’arrive plus à gouverner. Menacée de destitution, la protégée de Lula ne jouit plus que d’une majorité instable. La crise politique est d’ailleurs, avec la récession et la détérioration des finances et de l'endettement publics, l’un des motifs avancés par les trois agences de notation qui ont dégradé la note de la dette du Brésil, le privant de son label de bon payeur. En décembre, l’ex-ministre des Finances, l'orthodoxe Joaquim Levy, qui servait de caution libérale à Dilma Rousseff, a jeté l'éponge, n'ayant pas réussi à redresser les comptes. Depuis, les milieux d’affaires semblent convaincus qu’une sortie de crise passe par le départ de la Présidente. Et chaque mauvaise nouvelle pour elle est saluée par une remontée de la bourse de São Paulo comme du réal.

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