Bretton Woods a aussi façonné le franc

Devises Longtemps restée à l’écart des institutions mises en place après cette conférence, la Suisse a néanmoins été très influencée par ces accords qui célèbrent ce mois leurs 70 ans

Le pays a adhéré au FMI et à la Banque mondiale en 1992

Avant même la fin de la Seconde Guerre mondiale, la conférence de Bretton Woods, qui s’est tenue du 1er au 22 juillet 1944 aux Etats-Unis, a scellé le nouvel ordre monétaire international qui prévaudra tout au long de la deuxième moitié du XXe siècle.

D’abord restée à l’écart des institutions qui découlent de ces accords, la Suisse a fini par adhérer en 1992 au Fonds monétaire international et à la Banque mondiale, héritière de la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD).

Comment expliquer que la Suisse, dotée d’une place financière internationale, n’ait rejoint ces institutions qu’un demi-siècle plus tard? Le contexte de guerre l’explique au départ. «A la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Suisse n’était pas très bien vue par les Alliés. Or, la conférence était le projet des puissances alliées», ­rappelle Marian Stepczynski, économiste et auteur d’une contribution sur ce thème dans le Dictionnaire historique de la Suisse. Du côté helvétique, les autorités étaient réticentes pour deux raisons. Premièrement, car en instaurant des taux de change fixes et en rétablissant la convertibilité des monnaies en or, cela aurait impliqué de contrôler les mouvements de capitaux. Or, «la Suisse a toujours été très attachée à la libre circulation des capitaux», souligne l’expert.

Deuxièmement, la Banque nationale suisse (BNS) a longtemps redouté que la Suisse perde la maîtrise de sa devise si elle adhérait aux institutions de Bretton Woods. Certaines dispositions des statuts du FMI auraient entraîné une internationalisation accrue du franc compte tenu de la situation excédentaire de sa balance des paiements. «Participer au système de prêts de la BIRD ne posait pas de trop de problèmes à la Suisse. Adhérer au FMI, oui», poursuit Marian Stepczynski. Or, il fallait adhérer au FMI avant de pouvoir faire partie de la BIRD.

Jean-Pierre Béguelin, ex-chef économiste chez Pictet & Cie, évoque aussi les contraintes liées au FMI: «La Suisse craignait des pressions allant dans le sens d’une ­internationalisation accrue du franc, entraînant des pressions inflationnistes.» La BNS redoutait de devoir créer des francs par crainte de l’inflation. «Dans le mécanisme prévu par le Fonds monétaire, les pays déficitaires empruntaient à ceux qui avaient des excédents. Le prêt se faisait généralement dans la monnaie du pays excédentaire. Dans ce cas, la Suisse aurait dû prêter des francs. Et pour les prêter, elle aurait dû les créer. Or, la BNS luttait alors contre la création de francs», explique-t-il.

L’abandon de la convertibilité du dollar en or en 1971, puis le passage au système des changes flottants en 1973, va peu à peu modifier la donne. L’adhésion de la Suisse à la Banque mondiale et au FMI est devenue effective en novembre 1992, après son acceptation en votation populaire en mai de la même année. Ce revirement résulte d’une évolution graduelle. «Même sans être membre, la Suisse participait beaucoup aux institutions du FMI et de la Banque mondiale dès les années 1960. Et la tendance allait aussi vers plus d’ouverture vers les institutions internationales», relate Marian Stepczynski. La Suisse a adhéré à l’ONU dix ans plus tard.

Le fait d’être resté à l’écart des institutions de Bretton Woods a-t-il contribué à faire du franc une monnaie refuge, après le passage aux taux de change flottants? Non, juge Jean-Pierre Béguelin, qui rappelle que la monnaie helvétique était déjà très prisée dans les années 1960. «Les taux étaient beaucoup plus bas en Suisse qu’ailleurs. Et en plus les investisseurs n’étaient pas exposés à un risque de change. L’attrait d’emprunter en francs était logiquement très fort», rappelle-t-il. Professeur d’économie à l’Université de Fribourg, Sergio Rossi est plus nuancé sur ce point: «Le système de Bretton Woods était basé sur le dollar. Quand il y a eu le passage au système des changes flottants, le billet vert a beaucoup perdu de sa valeur. Cela a profité aux devises stables comme le franc suisse.»

Septante ans après les accords de Bretton Woods, et quarante ans après le passage à un système de changes flottants, s’oriente-t-on à nouveau vers plus de contrôle du marché des devises? Selon Marian Stepczynski, les deux extrêmes sont «impraticables».

D’un côté, il n’y a jamais eu de marché des devises évoluant de manière complètement libre, mais plutôt un «flottement sale». Les banques centrales sont toujours intervenues pour ajuster les cours en cas de crises. La fixation du taux plancher entre le franc et l’euro en constitue un exemple récent. «On est revenu de l’idée selon laquelle les taux de change flottants résoudraient tous les problèmes», constate-t-il. De l’autre, le retour à un système de taux de change fixes n’est pas à l’ordre du jour. «Il ne pourrait fonctionner qu’avec des pays dont la structure économique fonctionne de manière très similaire», estime Sergio Rossi.

Au final, septante ans après Bretton Woods, «il n’y a pas de solution idéale. On tâtonne toujours», constate Marian Stepczynski.

Il n’y a jamais eu de marché des devises complètement libre, mais plutôt un «flottement sale»