Finance

Brexit: la bataille de Paris l’agressive contre Francfort la discrète

Si les Français sont les plus actifs pour attirer les banquiers après le Brexit, Francfort fait la course en tête

Avantage Francfort. Un an et demi après le vote en faveur du Brexit, le centre financier allemand est pour l’instant le principal gagnant dans la lutte pour rapatrier des emplois de la City. Mais, contrairement aux attentes initiales, Paris tire aussi son épingle du jeu, et se montre de loin le plus actif.

Habitué à dominer largement le reste de l’Europe, le centre financier britannique est obligé de constater avec impuissance que les grandes villes européennes se ruent sur les dépouilles liées au Brexit. Jusqu’à présent, le «passeport» lui permettait de vendre ses produits financiers à travers toute l’Union européenne. Après la sortie de l’UE, ce droit sera perdu: aucun autre pays, pas même la Suisse, ne dispose du passeport pour les affaires bancaires.

Jusqu’à 40 000 emplois transférés

A la clé, selon les estimations du cabinet Oliver Wyman, 35 000 à 40 000 emplois hautement qualifiés environ devraient quitter Londres à moyen terme. C’est environ 5% de la City: pas de quoi la détrôner de sa place de leader européen, mais assez pour lui infliger un mauvais coup.

Dublin, Luxembourg, Bruxelles, Amsterdam, Madrid et les autres se battent ouvertement pour récupérer ce jackpot. Mais Francfort et Paris sont les deux principaux centres sérieusement considérés par les grandes banques. Avec des approches radicalement différentes.

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«Il y a un vrai effort collectif national en France, qui remonte jusqu’au président, pour tirer au maximum les bénéfices du Brexit, estime Jeremy Browne, le représentant de la City auprès de l’UE. En Allemagne, c’est au contraire considéré comme l’affaire de Francfort. Ceux qui promeuvent le déménagement viennent de la municipalité ou des autorités locales plutôt que de Berlin ou des autorités nationales.»

Côté français, les délégations se succèdent à Londres, avec une régularité impressionnante et des campagnes marketing agressives. Dès octobre 2016, La Défense, le quartier d’affaires parisien, a placardé des publicités dans la capitale britannique, insistant lourdement sur les clichés: «Tired of the fog? Try the frogs!» («Vous en avez assez du brouillard? Essayez les grenouilles – surnom des Français.)

Week-end à Francfort

Valérie Pécresse, la présidente de la région Ile-de-France, qui est venue à deux reprises avec des délégations d’entreprises, a tenté de jouer sur l’image sexy de Paris. «Avez-vous déjà emmené votre conjoint en week-end à Francfort?»

La stratégie française comprend aussi du concret: avantages fiscaux très intéressants pour l’installation dans l’Hexagone, développement des écoles internationales, régulateur financier beaucoup plus rapide qu’autrefois, qui accepte des documents en anglais…

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Face à cet abordage, Francfort a choisi de rester discrète. «On s’était mis d’accord (avant le référendum britannique) qu’on ne voulait pas d’un marketing agressif», note le représentant d’un lobby de Francfort, cité dans une récente étude menée par l’Université de Sheffield.

Le centre financier allemand estime qu’il n’a pas besoin de faire beaucoup d’efforts: il est au cœur de la première puissance économique d’Europe. Mieux encore, le principal régulateur, la Banque centrale européenne, y possède son siège. «Nous n’avons pas eu besoin de faire des offres spéciales pour attirer les gens ici, pas de taux d’imposition spécial ou quoi que ce soit, ajoute un responsable d’un lobby de Francfort. On est concurrentiel tel qu’on est.»

Les grands choisissent l’Allemagne

L’idée est aussi de mettre en avant la fermeté des régulateurs allemands, qui peut être considérée comme un gage de solidité. Face aux profondes incertitudes du Brexit, les grands établissements financiers veulent avant tout de la constance.

Pour l’instant, cette approche semble fonctionner. Francfort a été choisie comme siège européen par Morgan Stanley, Citigroup, Standard Chartered, Nomura, Goldman Sachs, Daiwa, Sumitomo Mitsui… Paris sera le centre européen de HSBC, de l’assureur Chubb et de quelques petites sociétés de gestion d’actifs.

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Le déséquilibre est cependant moins important qu’il n’y paraît. La plupart des grandes banques américaines et japonaises se préparent à répartir leurs effectifs entre différentes villes. En l’absence de clarté sur le Brexit, pas question de mettre tous ses œufs dans le même panier. Citigroup va ainsi faire de Dublin et Francfort ses principaux centres pour l’UE, mais va aussi augmenter sa présence à Amsterdam, Luxembourg, Madrid et Paris. Morgan Stanley, tout en faisant de Francfort l’emplacement de sa licence bancaire, entend aussi se développer à Paris.

Goldman Sachs a choisi de se répartir entre Paris et Francfort. Lloyd Blankfein, son patron, a pris un malin plaisir à lancer sur Twitter des félicitations à Francfort («Je vais passer beaucoup plus de temps ici») avant de faire de même pour Paris quelques semaines plus tard («Impressionné par l’énergie positive ici»).

Départs moins nombreux que prévu

De plus, le processus n’en est qu’à ses débuts. Les premiers déménagements ont eu lieu, mais ils se comptent en quelques centaines d’emplois. Bertrand Gibeau, de la société de conseil Reinhold & Partners, a ainsi supervisé les installations à Paris de trois entreprises de gestion d’actifs et en a deux autres qui sont approuvées.

Les grandes banques internationales ne montrent aucun enthousiasme à quitter Londres. Nomura parle d’une centaine de personnes qui vont déménager, Barclays de 150, Citigroup de 250, Morgan Stanley de 300… HSBC évoque un millier, UBS – qui dit hésiter entre Francfort, Madrid et Amsterdam – a fait allusion à 1500. En additionnant le tout, la corporation de la City estime qu’un maximum de 13 000 emplois aura quitté Londres en mars 2019, date de l’entrée en vigueur du Brexit. «C’est plutôt moins que ce que je craignais initialement», estime Jeremy Browne, représentant de la City.

Il ne s’agit cependant que d’une première vague, et les estimations finales de 35 000 à 40 000 emplois restent d’actualité. Pour l’instant, les leaders du centre financier britannique ne veulent pas se précipiter, espérant que les négociations du Brexit se passent mieux que prévu. Sinon, ce qui est probable, ils devront préparer de nouveaux cartons.

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