Le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine, pays désormais réunis sous l’acronyme «BRIC» se réunissent pour la première fois en vue de dégager un langage commun sur les grands défis internationaux. Le sommet a lieu mardi dans l’Oural, à Ekaterinbourg, la troisième ville russe, se veut le contrepoids du sommet du G7 (groupe de sept pays les plus industrialisés) qui a lieu dans un mois en Italie. Le ministre brésilien des Affaires étrangères Celso Amorim a donné le ton vendredi. «Le G7 est mort. Il ne représente plus rien. Je ne sais pas comment sera l’enterrement, parce que parfois un enterrement c’est trop long» est-il cité par l’AFP.

Les grands pays émergents représentent 25% des terres habitables de la planète, 40% de la population mondiale et 15% du produit intérieur brut mondial. Ils sont en réalité encore des pays très pauvres, mais leur potentiel de croissance est de plus en plus important. Selon Goldman Sachs qui a inventé l’acronyme BRIC en 2001, ces pays pèseront de plus en plus dans l’économie mondiale. Le PIB de la Chine, par exemple, dépassera celui des Etats-Unis d’ici à 2050. Aujourd’hui, les pays du BRIC pèsent pour 15% dans le commerce mondial, un chiffre qui est appelé à augmenter au fil des années.

Les quatre chefs d’Etat, le brésilien Luiz Inacio Lula da Silva, le russe Vladmir Medvedev, l’indien Manmohan Singh et le chinois Hu Jintoa devraient aborder plusieurs dossiers: les réformes des institutions financières mondiales, la gouvernance politique mondiale et les réformes de l’ONU, le rôle du dollar américain dans l’économie mondiale ainsi que les stratégies communes au sein du G20 pour préparer la sortie de crise.

Nandan Unnikrisnan, chercheur à Observer Research Foundation à New Delhi et qui a l’écoute des autorités indiennes, met en exergue ce qui unit les quatre pays. Il évoque aussi les relations tumultueuses entre l’Inde et la Chine qui sont les deux moteurs asiatiques du BRIC.

Le Temps: Le BRIC est-il un concept viable? Nandan Unnikrisnan: Les quatre pays ont de nombreuses préoccupations communes: réformes de la gouvernance mondiale, la mise en place d’une nouvelle architecture financière avec un système de régulation, la démocratisation du Fonds monétaire international pour refléter le vrai poids économique de chaque pays membre, des réformes à l’ONU et au Conseil de sécurité. Ces revendications ne doivent pas laisser penser que le BRIC est une nouvelle version des pays non-alignés.

- Va-t-on vers la constitution d’un secrétariat du BRIC? - La question est à l’ordre du jour. Une école estime que la création d’un secrétariat permanent conduirait à penser que nous constituons un block à nous quatre. Une autre école pense que nous devons rester une organisation informelle qui exprime les préoccupations non seulement de nos quatre pays, mais aussi celles de l’ensemble des pays en développement. Les quatre pays ne sont pas identiques. Les économies brésilienne et russe sont fondées sur l’exploitation et l’exportation des matières premières alors que l’Inde et la Chine sont des importateurs. Dans le domaine industriel, la Russie et le Brésil ont déjà des secteurs très avancés, notamment l’aviation, que la Chine et l’Inde voudraient développer.

- La Chine et l’Inde peuvent-ils vraiment s’entendre? - Les relations entre les deux pays sont très complexes et représentent un vrai défi. Ils souffrent de l’héritage de la colonisation. Les frontières ont été découpées de façon arbitraire. Elles ont donné lieu à la guerre entre les deux pays en 1962. Le différend n’est toujours pas réglé. Une commission y travaille, mais elle ressemble davantage à un chien qui dort et qu’il ne faut pas réveiller. Il s’agit d’une question difficile. C’est pourquoi il faudra encore beaucoup de temps à la résoudre. Le plus important est que les possibilités d’une nouvelle guerre sont pratiquement inexistantes.

- Y a-t-il des points de convergences? - Nous sommes les deux - Inde et Chine - des économies émergentes. Le commerce entre les deux pays ne cesse d’augmenter. Il vaut aujourd’hui plus de 45 milliards de dollars. Nous avons beaucoup de positions communes dans les forums internationaux, notamment dans les négociations commerciales du cycle de Doha. Le fait que nos diplomates s’y entendent nous aide à construire une relation de confiance. Construire cette confiance est un objectif majeur.

- Les pays BRIC ne sont-ils pas concurrents dans le commerce international? - Absolument. Pas seulement dans la conquête des marchés, mais aussi dans la course aux matières premières. Nous avons tous un grand besoin d’énergie ou d’acier. Le Brésil, la Chine et l’Inde se concurrencent, notamment en Afrique. Il y a aussi une vrai concurrence dans le développement des voies maritimes. Pékin et Delhi tentent aussi de s’assurer l’accès aux ports en Asie et en Afrique.

- Comment expliquez-vous qu’il y a plusieurs plaintes commerciales déposées à l’OMC entre le Brésil, l’Inde et la Chine? Récemment, l’Inde a d’ailleurs interdit l’importation de différents produits chinois? - C’est de bonne guerre. Lorsque les enfants développent leurs dents, ils cherchent toujours à mordre. Il ne s’agit pas de problèmes fondamentaux. Il faut voir le nombre de choses que nous faisons déjà ensemble. Des entreprises chinoises investissement en Inde. Des entreprises indiennes produisent en Chine...

- Donc tout va bien entre l’Inde et la Chine? - Absolument pas. Nous sommes inquiets de l’expansion militaire chinoise. La Chine ne veut pas de l’Inde au sein d’un Conseil de sécurité élargi. Nous n’apprécions pas la présence croissante de la Chine au Népal, au Pakistan, au Sri Lanka et au Myanmar. Enfin, nous ne comprenons pas que la Chine soit opposée à un prêt de la Banque asiatique de développement destiné au développement de l’Etat d’Arunachal Pradesh dans le nord-est de l’Inde. Il est vrai que ce territoire est revendiqué par Pékin.