Directeur du groupe technologique schwyzois Oerlikon depuis janvier 2014, Brice Koch a effectué auparavant l’essentiel de sa carrière chez ABB. Le Français, diplômé de l’EPF de Zurich, a travaillé notamment pour ABB Sécheron à Genève, mais aussi en Chine, où il a été responsable des activités du pays de 2007 à 2009.

Le Temps: Comment l’année 2015 a-t-elle commencé pour Oerlikon, compte tenu aussi de l’impact de la décision de la BNS sur le franc?

Brice Koch: Bien sûr, nous avons été aussi très surpris par cette décision. De notre point de vue, la bonne nouvelle est que l’exposition d’Oerlikon au franc suisse est très limitée en tant que groupe. Moins de 5% de nos coûts et moins de 5% de notre chiffre d’affaires sont en francs. Environ la moitié de nos activités sont libellées en euros, alors que la part en dollars est située entre 20 et 30%. Le bond du franc n’a pas d’impact sur la marge opérationnelle de nos activités. En revanche, l’appréciation du franc a un effet de conversion au moment nous consolidons nos résultats en francs au niveau du groupe. L’impact se situe au niveau de l’effet dit de translation, mais en pourcentage la marge reste la même.

– Le bond du franc n’a donc pas d’effet sur les entrées de commandes?

– Non, pas pour le groupe dans son ensemble. Les seuls effets, limités, concernent nos usines à Wohlen en Argovie et à Balzers au Liechstenstein ainsi que les activités de quartiers généraux. De plus, depuis la restructuration du groupe au début de la décennie, Oerlikon est une entreprise qui est très attentive à ses coûts. Beaucoup de mesures ont déjà été mises en place en 2011 pour s’adapter à la cherté du franc avant même la mise en place du taux plancher. Des mesures de hedging naturel (ndlr: revenus et coûts sont dans la même monnaie) ont été élaborées. C’est un processus d’amélioration constante.

– La Suisse reste-elle un pays attrayant comme site de production ou seulement pour les activités de recherche et développement ou les fonctions de quartiers généraux?

– Bien avant l’appréciation du franc observée durant les dix à vingt dernières années, la devise helvétique s’était déjà extrêmement appréciée vis-à vis du deutsche mark, du franc français, du dollar, etc. Et malgré cette appréciation du franc, la place industrielle suisse est restée compétitive par rapport à ses voisins. La Suisse a donc une capacité pour s’adapter et rester concurrentielle, grâce à la qualité de ses services et de sa technologie qui lui permettent de se différencier. Dans les petites et moyennes entreprises, le pays compte beaucoup de joyaux dans des segments donnés, en plus des quartiers généraux des très grandes entreprises. A mon avis, il n’y a pas de raison que cela s’arrête. Le pays a aussi une mentalité de travail particulière qui reste et qui permet de s’adapter.

– En matière de conditions-cadres, l’accès au personnel qualifié est un aspect clé pour les firmes de haute technologie. Quel sera l’impact de l’initiative contre l’immigration de masse sur votre société?

– Oui, une firme comme Oerlikon a besoin de personnel hautement qualifié. Si on a besoin de ce personnel et qu’on ne le trouve pas en Suisse, on le cherche ailleurs. Fermer les frontières n’a jamais été bon pour les affaires. Je pense que le gouvernement suisse comprend cela et qu’il ne va pas étouffer les entreprises. D’un autre côté, c’est aussi à nous, en tant qu’entrepreneurs, d’avoir une attitude suffisamment responsable pour employer les gens aux bons niveaux nécessaires à l’entreprise. C’est aussi à nous de faire les bons choix et de jouer le jeu. Il faut être deux pour danser.

– Sur certains de vos sites, vous employez aussi du personnel frontalier. Estimez-vous qu’il existe un risque à ce niveau-là si la mise en œuvre de l’initiative devait être très restrictive?

– C’est un risque si jamais cela devait se passer. Mais, aujourd’hui, ce risque ne se matérialise pas. Nous n’avons prévu aucun plan de restructuration massif pour nos sites de production en Suisse. Evidemment, si les choses devaient beaucoup se dégrader, nous n’aurions plus le choix. Mais en dernier ressort seulement. Au contraire, avec les activités de Metco que nous avons rachetées, nous avons pu créer l’an dernier un leader mondial dans le domaine du traitement de surfaces de haute technologie. Nous n’allons pas déplacer du jour au lendemain d’importants centres de production et de compétences, qui représentent beaucoup de gens et beaucoup de savoir, uniquement en fonction de l’évolution des taux de change.

– Il n’y a donc pas de projets de délocaliser des activités de l’autre côté de la frontière à cause du franc.

– Non, l’examen de notre portefeuille d’activités est un processus continuel.

– Après avoir déjà cédé plusieurs activités depuis 2010, Oerlikon vient de finaliser la vente du segment Advanced Technologies et ne compte plus que quatre divisions. Est-ce la fin du modèle de conglomérat du groupe?

– Oerlikon reste un conglomérat. Sur ses quatre divisions, les segments des traitements de surface (surface solutions) et des fibres polymères (manmade fibers) sont à la pointe sur le plan mondial. Elles affichent une marge opérationnelle à deux chiffres. On continue à investir dans ces segments. Sans être aussi rentables, les unités des pompes à vide (vacuum) et des systèmes de transmission (drive systems) affichent néanmoins des marges opérationnelles situées à 5% ou plus. Un conglomérat a des avantages et des inconvénients. Côté positif, un ralentissement dans un segment donné ne va pas faire plonger l’entreprise. Côté négatif, il n’y a pas de synergies directes entre les quatre divisions.

– Comment Metco, racheté pour environ 1 milliard de francs à Sulzer, s’intègre-t-il dans le reste de vos activités?

– Les activités de Metco et de Balzers se complètent idéalement dans le segment des traitements de surface à la fois d’un point de vue technologique qu’en termes de modèles d’affaires. Balzers est davantage spécialisée dans les services alors que Metco l’est dans les matériaux et l’équipement. Par ailleurs, le rachat de Metco permet aussi à Oerlikon de soumettre des offres combinant les technologies de manière unique à de très grands clients. Sur le plan géographique aussi, les deux entités se complètent: Metco est davantage présent aux Etats-Unis, Balzers l’est plus en Asie.

– Lors de la publication de ses résultats mardi, Oerlikon a indiqué prévoir, à taux de change constants, une progression de ses entrées de commandes d’environ 10% et de quelque 5% pour son chiffre d’affaires pour 2015. D’où viendra principalement la croissance?

– Il ne faut pas raisonner uniquement sur le plan géographique. Dans les traitements de surfaces, nous proposons des solutions de haute technologie qui créent elles-mêmes un marché. Par exemple, pour les turbines des avions, certaines pièces exposées à de très hautes températures ne pourraient pas être utilisées sans ces solutions. C’est pourquoi nous sommes très positifs au sujet de la demande pour cette division. Le segment des systèmes de transmissions devrait, lui, être pénalisé par un marché agricole difficile. Ainsi, la hausse d’environ 5% attendue pour le chiffre d’affaires résultera d’une multitude de petits facteurs plutôt que d’être influencée uniquement par la croissance de l’économie mondiale.

– Sur un plan plus personnel, vous avez fait la demande pour obtenir la nationalité suisse. Pourquoi était-ce nécessaire?

– Oui, je l’ai obtenue en fin 2014. Pour moi, ce n’était pas nécessaire mais souhaitable car j’ai vécu plusieurs décennies en Suisse. C’est aussi l’idée de participer davantage à la vie dans le pays où je vis.