Fusion, quelle fusion? Les patrons de BP et d'Amoco ont beau répéter que les noces d'hydrocarbures célébrées mardi soir entre leurs deux sociétés se faisaient sur la base d'une «union entre égaux», la presse britannique cachait mal hier l'honneur retrouvé de sa «grande» industrie. «British Petroleum se propulse au sommet de la super-ligue du pétrole et de la chimie en reprenant Amoco», entonnait le Guardian, métaphore footballistique à la clé. Il est vrai que depuis plusieurs années, les citoyens de Sa Majesté avaient dû avaler des couleuvres à la chaîne.

Dans l'automobile d'abord, avec la cession à des groupes étrangers des marques Jaguar, Rover, et tout récemment Rolls-Royce, la plus prestigieuse d'entre elles. Dans la mode, avec la reprise en mai dernier du groupe Laura Ashley par une holding… malaisienne. Pire, le symbole même de l'establishment londonien, les grands magasins Harrod's appartiennent depuis plusieurs années au milliardaire égyptien Mohammed al-Fayed. A l'opposé, les rachats d'entreprises étrangères prestigieuses par des sociétés du Royaume-Uni se sont fait plutôt rares. Il ne restait guère plus que les banques de la City pour résister aux appétits extérieurs, et encore… La «victoire» de BP est donc particulièrement bienvenue en ces temps de morosité économique: cette fois-ci c'est le pavillon britannique que l'on arbore.

La seule évocation du sigle BP a la puissance d'un mythe. Tout commence en 1901 en pleine période victorienne, quand l'aventurier William Knox d'Arcy obtient du shah de Perse une concession pour la prospection d'un champ pétrolifère dans le désert. Durant sept ans, il se bat contre les éléments: terrain impraticable, chaleur accablante et hostilité physique des ethnies locales, sans parler d'un manque flagrant de main-d'œuvre qualifiée.

L'apport en capitaux de la Burmah Oil, sept ans plus tard, est décisif. William Knox d'Arcy découvre d'importants gisements de brut en sous-sol, les premiers exploitables commercialement au Moyen-Orient. Sans le savoir, il vient d'ouvrir l'ère des pétro-monarchies du golfe Persique. En 1909, d'Arcy et la Burmah Oil fusionnent (déjà) pour former la Anglo-Persian Oil Company. A Londres, en 1914, un certain Winston Churchill, membre du gouvernement, sent poindre le début d'un conflit majeur. On ne gagne plus une guerre avec du charbon, mais avec du pétrole, se dit-il. Il profite des difficultés financières de la Anglo-Persian pour la nationaliser.

Le gouvernement gardera le contrôle de la société (devenue BP) jusqu'en 1987, quand le gouvernement Thatcher la privatise en plein krach boursier. Entretemps, la Anglo-Persian avait joué un rôle de tout premier plan dans plusieurs découvertes de gisements majeurs en Irak (1927), et à Koweït (1938). Elle doit se retirer de Perse après une brouille avec le gouvernement, qui confisque et nationalise les intérêts iraniens de la société britannique. En 1953, un coup d'Etat réinstalle le shah sur son trône de Téhéran. Il rappelle les pétroliers du Royaume-Uni, mais ceux-ci doivent partager leurs barils au sein d'un consortium international. En 1954, la Anglo-Persian devient British Petroleum (BP), comme pour mieux signifier que la société entend diversifier la géographie de ses forages. Elle s'aventure avec succès en Alaska (1969) et en mer du Nord (1970) – pour les premières extractions de pétrole «British made». Les deux chocs pétroliers des années 70 contraignent BP, comme ses concurrentes, à changer de stratégie commerciale. L'époque des concessions est révolue, alors que les pays de l'OPEP prennent le contrôle de leurs propres ressources… et des prix.

Ce sont les investissements en dehors du Moyen-Orient – notamment en mer du Nord, où les gisements s'avèrent plus importants qu'initialement prévu – qui sauveront la compagnie de la débâcle. La fusion avec Amoco donne désormais à BP les moyens de participer à la formidable guère d'influence que se livrent les «majors» du pétrole à Bakou (Azerbaïdjan) pour l'exploitation des ressources de la Caspienne, dernière frontière de l'or noir, avant la fin du millénaire.