Deux très grandes sociétés aux problèmes multiples, British Telecom et l'américain AT & T, retrouveront-elles une parfaite santé en fusionnant? Rien n'est moins sûr. Dans son édition de vendredi, le Wall Street Journal révèle pourtant, en citant des sources proches du dossier, que les patrons des deux géants, Sir Peter Bonfield et Michael Armstrong, auraient engagé des conversations le mois dernier en vue d'un regroupement, sans y intégrer les conseils d'administration ni des banques d'affaires. Les discussions n'en seraient qu'à un stade très préliminaire. Selon Bloomberg, BT se vendrait à AT&T. Aucune décision ne serait envisagée à court terme. Interrogé par le journal, Peter Bonfield a affirmé que les deux groupes n'avaient pas tenu de discussions mais s'est néanmoins dit «très ouvert» à une fusion qui, si elle se réalisait, accoucherait d'un groupe pesant 202 milliards d'euros. Qu'est-ce qui pourrait inciter les opérateurs à envisager pareille issue? La pression, répond Pierre-Yves Brack, analyste auprès de la Banque Privée Edmond de Rothschild. Pression des actionnaires et des autres compagnies engagées dans des processus similaires, témoin le rachat, pour 168 milliards de dollars, de Mannesmann par Vodafone cette année. Les actionnaires pour leur part ont de bonnes raisons de ne pas être satisfaits. Qu'il s'agisse de BT ou de AT & T, l'évolution des cours depuis ce printemps est catastrophique. Le britannique a perdu près de la moitié de sa valeur boursière depuis le début de l'année, tandis que AT & T s'en sort à peine mieux (-36,5%).

Ce dernier, explique Pierre-Yves Brack, rencontre plusieurs difficultés: tout d'abord le réseau de câbles, qui représente une nouvelle source de revenus, demande davantage de temps et d'argent qu'escompté pour être déployé; pendant ce temps, les recettes traditionnelles issues de la communication vocale fixe s'érodent plus rapidement que prévu. A ces facteurs, s'ajoute le fait que les engagements financiers lourds consentis récemment diluent les bénéfices. En fin de compte, souligne Pierre-Yves Brack, l'opérateur américain révise régulièrement ses perspectives à la baisse. En bref, AT & T concentre en son sein tout ce que détestent les analystes.

A vrai dire, BT ne présente guère un profil meilleur. «British Telecom, qui a été le premier opérateur à vivre la déréglementation du secteur, était considéré comme une référence. Petit à petit, lorsqu'on l'a comparé à ses pairs, la perception des investisseurs a changé», rappelle Michel Crétier, analyste auprès de Pictet & Cie. Plusieurs reproches ont été adressés à BT ces dernières années, explique-t-il: tout d'abord que dans les activités à forte croissance (téléphonie mobile, Internet) destinées à remplacer les pertes de parts de marché dans la téléphonie fixe, la société n'a pas réussi à s'imposer comme leader sur son territoire contrairement à d'autres anciens monopoles tels que Deutsche Telekom ou France Télécom. Le ralentissement du rythme des investissements à une période où l'on estimait qu'il fallait au contraire engager davantage d'argent dans les nouvelles générations de produits et de services n'a pas été mieux perçu. Autre point faible: la mosaïque d'intérêts minoritaires détenus à l'étranger que l'opérateur britannique a tardé à transformer en participations majoritaires.

Problème de concurrence

Dans l'intérêt de la société britannique, ce n'est pas forcément le plus gros opérateur américain qui représente le meilleur partenaire, constate Michel Crétier. Dans celui d'AT & T, une fusion colossale n'est certainement pas non plus l'acte le plus indiqué pour l'instant, souligne Pierre-Yves Brack: «AT & T doit déjà affronter de nombreux défis, il ne faut donc peut-être pas trop charger la barque.» Sans compter que les garants de la concurrence réclameraient sans doute de nombreuses cessions d'actifs.