Négoce

Brouille entre le géant du pétrole Gunvor et BNP Paribas

La puissante antenne genevoise de la banque a coupé ses prêts durant des mois. Gunvor assure que leurs relations restent «suivies et actives»

Depuis plus de deux ans, la banque «d’un monde qui bouge» revoit l’ampleur des prêts débloqués par son antenne genevoise, rouage indispensable des mouvements de cargaisons de matières premières. En 2011 déjà – année durant laquelle le paroxysme de la crise en Europe secouait les groupes bancaires français –, BNP Paribas Suisse (SA) avait «mis à contribution de manière considérable ses activités de financement du commerce de produits de base» afin de «réduire les [besoins de] financements en dollars du groupe», indiquait son dernier rapport annuel. En un an, ses «engagements» avaient été réduits d’un tiers.

Les chiffres pour l’année 2012 de cet établissement, devenu le premier argentier du négoce genevois depuis sa fusion avec UOB, ne sont pas disponibles. Cette réduction de voilure a été accompagnée, ces dix-huit derniers mois, de la nomination de nouveaux responsables – souvent venus de Paris – à la tête de ces activités à Genève. Le couperet est surtout tombé sur les petits comptes de PME dont le transfert d’une poignée de cargos ne rapporte pas assez à la banque.

En 2012, un gros client s’est lui aussi vu réduire les vivres, selon plusieurs sources concordantes: Gunvor, quatrième négociant de pétrole au monde. Orchestrant le négoce de 2,5 millions de barils par jour – la production d’un pays comme le Nigeria –, le groupe ayant amassé près d’un demi-milliard de profits «Ebitda» l’an dernier est un client prisé. Une soixantaine de banques travaillent avec lui. Exigeant l’anonymat pour s’exprimer sur un dossier sensible, un cadre du groupe pétrolier admet qu’il y a eu un «très gros ralentissement» dans les crédits de l’antenne locale de la banque française. Tout en ajoutant que cela n’avait guère d’effets «concrets». Et que la «relation était en train de repartir».

Interrogée, la maison de négoce déclare que «Gunvor dispose de relations actives et suivies avec BNP Paribas, effectives à de nombreux niveaux de [notre] financement», écrit un porte-parole. Il ajoute que, de manière générale, «les lignes de crédit auquel a accès Gunvor pour [son] négoce ont connu un accroissement constant». Contactée ces derniers jours, BNP Paribas Suisse SA refuse de son côté de confirmer «l’existence ou l’intensité de nos relations d’affaires», invoquant le «respect du droit suisse».

«La relation n’a pas encore redécollé», assurait pourtant, vendredi dernier, un cadre de l’établissement, qui exige de ne pas apparaître en s’exprimant sur un client. Un autre interlocuteur parle même de quasi «gel» de la relation, qui serait «maintenu» jusqu’à aujourd’hui.

Cette circonspection envers Gunvor se manifesterait depuis plus d’un an. Et serait liée à l’enquête initiée début 2012 par le Ministère public de la Confédération sur les 30 millions de dollars de commissions versés par un ex-employé de Gunvor via la banque Clariden Leu. Les versements ont permis l’obtention d’une vingtaine de cargaisons pétrolières provenant du Congo-Brazzaville, un marché d’environ 2 milliards de dollars. Depuis la révélation de l’affaire, le groupe de Gennady Timchenko et Torbjorn Tornqvist ne cesse de répéter qu’il a été abusé par cet ex-employé, contre lequel plainte a été déposée. L’employé, lui, affirme avoir agi avec l’approbation de sa hiérarchie et a déposé une contre-plainte pour dénonciation calomnieuse.

Allergique au moindre accroc à sa réputation, la banque redouterait que cette affaire ne puisse rejaillir sur elle. Dès avril 2012, la rupture des relations avec Gunvor était évoquée à l’interne, pour le cas où la société pétrolière aurait couvert des versements illicites. Dans l’autre hypothèse, celle d’une escroquerie imputable à l’employé – qui a retenu 6,5 millions de dollars de commissions pour lui-même –, cela révélerait des déficiences de contrôle en interne, estimait la banque, justifiant que BNP réduise sa prise de risque.

Selon des sources concordantes au sein de la banque comme de la maison de négoce, un «audit» de ces contrôles aurait été commandé à un cabinet indépendant, afin de rassurer les créanciers. C’est-à-dire BNP Paribas.

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