Télécoms

Bruxelles ne ferme pas la porte à Huawei

Le nouveau commissaire européen au Marché intérieur, le Français Thierry Breton, a confirmé mercredi que le chinois Huawei ne sera pas exclu du marché européen de la 5G. C’est aussi le choix fait par Londres, contrairement à ce qu’exigeait Washington

«Tous les acteurs sont bienvenus en Europe mais il y aura des règles très strictes, exigeantes» à remplir. Ce message est celui du commissaire européen au Marché intérieur, Thierry Breton, lors de la présentation mercredi à Bruxelles d’une «boîte à outils» européenne sur la cybersécurité et les risques liés à la 5G. Pas d’exclusion de principe donc mais il reviendra aux (désormais) 27 pays de l’Union européenne (UE) de faire une évaluation précise des risques qu’ils rencontreraient à travailler avec tel ou tel équipementier; et c’est seulement sur cette base qu’ils devront faire leur choix.

Une communication que Huawei a particulièrement appréciée car elle lui permettra de «participer» au développement de la 5G dans l’UE, a rapidement réagi le groupe dans un communiqué.

Des «antennes intelligentes»

Alors que les premiers réseaux de 5G seront disponibles dans 138 villes de l’UE à la fin de cette année 2020, les angoisses européennes portent surtout sur la phase suivante: celle qui, d’ici à 2023 ou 2024, consistera à couvrir des pans entiers de l’économie avec cette fois des milliers d’«antennes intelligentes» disséminées partout sur le territoire européen et qu’il faudra protéger.

C’est pour cette seconde phase, celle qui permettra par exemple d’équiper et relier entre eux des hôpitaux entiers, des écoles, des administrations locales ou les infrastructures de transports que les risques sont les plus flagrants, de nature technique ou stratégique avec des atteintes possibles à la souveraineté des Etats, a expliqué Thierry Breton, l’ex-dirigeant du groupe technologique français Atos.

Trouver un équilibre subtil

Et à ce jour, sans le dire ouvertement, l’UE regarde bien évidemment vers l’équipementier chinois soupçonné par le président américain, Donald Trump, de placer des mouchards dans chacun de ses équipements. «On n’est pas naïf, on sait parfaitement ce qui se passe», a dit le commissaire français qui a rappelé qu’en «Chine, comme aux Etats Unis», les législations obligent les acteurs privés à fournir des données personnelles au gouvernement.

C’est donc un subtil équilibre que les Vingt-Sept vont devoir trouver: ne pas être dépassés par la révolution de la 5G, un marché mondial dont les revenus sont évalués à 225 milliards de dollars en 2025, et préserver leurs intérêts.

Huawei, incontournable?

Mais pour le moment, difficile de faire sans Huawei, le numéro 1 du secteur, à défaut d’avoir des champions européens encore capables de construire ces réseaux. C’est en quelque sorte avec ce constat d’impuissance que l’Allemagne, comme d’autres, s’est refusée ces derniers mois à bannir le chinois.

«L’Europe n’est pas en retard» et la souveraineté numérique de l’UE est possible avec des entreprises européennes d’ailleurs plus nombreuses que les chinoises ou les américaines à «déposer des brevets sur la 5G, au moins 55% de ces brevets sont européens», a lui plaidé le Français.

Liste de critères à cocher

Pour se prémunir de risques qui pourraient survenir, les Vingt-Sept vont donc être invités à cocher plusieurs critères quand ils passeront leurs contrats de 5G. Ils devront, outre évaluer rigoureusement le profil d’acteurs classés à haut risque, s’assurer de ne pas être dépendants d’un seul fournisseur, diversifier leurs équipementiers et maintenir dans cette chaîne une forte présence d’acteurs européens.

Il leur faudra aussi scruter les subventions publiques éventuelles des équipementiers étrangers et vérifier qu’il n’y a pas de distorsion de concurrence. Comme ils seront tenus aussi de publier régulièrement un état des lieux du développement de la 5G et seront incités à soutenir les groupes européens du secteur. Et ils devront faire des premiers rapports à la Commission en avril prochain.

Pas plus de 35% de parts de marché

En attendant, c’est à Huawei que plusieurs pays devraient d’abord faire appel, comme le Royaume-Uni, qui a clairement annoncé mardi qu’il travaillerait avec ce fournisseur. Londres s’est déjà conformé à l’une des préconisations: la part de Huawei ne pourra pas dépasser 35% de parts de marché dans la 5G et le gouvernement évitera de faire appel à l’équipementier chinois dans les zones géographiques les plus sensibles.

L’Allemagne ou la France n’ont de leur côté pas encore donné d’indication particulière autre qu’une position d’ouverture contrôlée à Huawei. En France, c’est le premier ministre qui devra dresser une liste des équipementiers autorisés, comme l’avait décidé l’an dernier le gouvernement.


Feu vert (discret) pour Huawei en Suisse

En Suisse, l’équipementier chinois n’est soumis à aucune interdiction ni restriction dans ses activités. En avril 2019, selon le Tages-Anzeiger, le Service de renseignement de la Confédération (SRC) ne disposait d’aucune preuve montrant que la société chinoise mènerait des activités d’espionnage. La Confédération a donc laissé librement Sunrise et Swisscom travailler avec Huawei.

Rappelons que le groupe chinois fournit au premier son équipement pour son réseau mobile (notamment la 5G), alors qu’il fournit au second des éléments pour son réseau fixe. Tout comme Salt, Swisscom et Sunrise vendent par ailleurs des téléphones de la marque chinoise.

Il semble que la Confédération ne prendra pas publiquement position sur ce sujet. Contacté mercredi par Le Temps, le SRC indique en effet que «les évaluations du Service de renseignement de la Confédération concernant cette problématique (y compris les informations traitées dans le cadre de la coopération du SRC avec le réseau Melani) ne sont pas publiques mais sont intégrées dans des rapports destinés au Conseil fédéral et aux autorités concernées par la question». Anouch Seydtaghia

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