Enquête

Comment BSI Genève a fait barrage aux fonds suspects de 1MDB

La succursale genevoise a refusé le transfert de 700 millions volés au fonds souverain malaisien. L’argent a réussi à transiter par d’autres établissements en Suisse, jusqu’aux comptes de BSI Singapour. Récit d'une résistance, restée vaine, au blanchiment

Dans la faillite générale du système financier face à l’argent sale de 1MDB, l’histoire fait exception. L’antenne de BSI à Genève n’a pas cédé aux centaines de millions de dollars douteux venus du fonds souverain malaisien, qui aurait été pillé par ses dirigeants. Contrairement à l’antenne singapourienne du groupe, la succursale genevoise de la banque tessinoise a tout fait juste en termes de procédures et de lutte contre le blanchiment d’argent.

La maison mère, elle, a été sévèrement condamnée par le gendarme helvétique des marchés financiers (Finma), pour ses «graves et multiples manquements» dans l’affaire du fonds souverain de Kuala Lumpur. Le dossier fait l’objet de plusieurs enquêtes internationales sur le détournement supposé de trois à quatre milliards de dollars ayant transité par la place bancaire suisse.

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Nous sommes en 2009. BSI Genève reçoit une demande de transfert inhabituelle. La somme à créditer sur un compte du bout du lac: environ 700 millions de dollars. Les gestionnaires genevois de la banque tessinoise ne le savent pas encore, mais il s’agit du versement originel du fonds 1MDB, qui par la suite conduira la justice américaine et suisse à procéder au gel spectaculaire de plus d’un milliard de dollars à travers le monde.

Parmi les donneurs d’ordre: Tarek Obaid, cofondateur de PetroSaudi et client de BSI Genève. Suivant la procédure de rigueur pour un virement de cette nature, les gestionnaires genevois de la banque tessinoise émettent un préavis négatif. Ils font suivre l’évaluation à leur hiérarchie locale. Cette dernière finit par rejeter la demande de transfert.

Pourquoi ce refus, sachant que BSI Singapour a par la suite accueilli ces fonds? «Si vous ne comprenez pas un «deal», alors vous ne signez pas. C’est aussi simple que cela. Or, nous ne comprenions pas exactement d’où ces sommes venaient et, surtout, où elles devaient ensuite aller», témoigne un membre du personnel de BSI Genève, sous couvert d’anonymat.

Origine et destination incomprises

La succursale genevoise a su éviter les erreurs commises par la filiale de Singapour. «Vu que la transaction n’a pas eu lieu, BSI Genève n’a pas eu besoin d’en référer à la direction générale du groupe à Lugano, comme l’auraient exigé nos règles internes pour de tels montants», précise notre source.

L’argent n’avait pas été présenté comme émanant d’1MDB. «La provenance des fonds, toute comme leur destinataire final ou ayant droit économique n’était pas claire. Par exemple, les personnes [ndlr: dont Tarek Obaid] qui nous ont sollicités pour ce transfert affirmaient que les montants étaient le fruit de l’exploitation de nouveaux puits de pétrole en Asie centrale. Ils disaient avoir eu la «main heureuse» en achetant des terrains dans cette région, sur lesquels ils ont trouvé d’importants gisements», poursuit notre témoin. Pour vérifier ces déclarations, des employés de BSI Genève ont été conviés sur place, en présence d’ingénieurs mandatés par PetroSaudi. «La visite n’a pas été convaincante», se souvient-il.

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Entre septembre et octobre 2009, les 700 millions de dollars d’1MDB sont finalement transférés chez RBS Coutts à Zurich. Plus précisément sur le compte offshore Good Star, revendiqué par PetroSaudi mais appartenant en réalité au milliardaire Jho Low, aujourd’hui directement visé par une plainte civile américaine. Cette autre banque basée en Suisse, qui a été rachetée l’année dernière par l’UBP, fait à présent l’objet d’une procédure d’enforcement [sanction] par la Finma dans le cadre du dossier malaisien.

Une poule aux œufs d’or

L’épopée des 700 millions de dollars ne s’arrête pas là. Les montants passent, quelques jours plus tard, de RBS Coutts à BSI Singapour. Via le responsable du premier établissement, Hanspeter Brunner, qui a rejoint la filiale asiatique de la banque tessinoise. Fait inédit: il emporte avec lui 70 à 90 de ses collaborateurs. Le jugement de l’un des gestionnaires de BSI Singapour, accusé d’avoir participé aux supposés détournements du fonds 1MDB, a débuté ce lundi.

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De fin 2009 à sa démission en mars dernier, Hanspeter Brunner, dont le passeport a dernièrement été confisqué par les autorités singapouriennes et qui a poursuivi en justice son dernier employeur pour bonus impayés – d’aucuns estiment qu’il aurait déjà perçu quelque 70 millions de dollars –, a fait de la galaxie 1MDB (un groupe comprenant une centaine de comptes au total) «le client plus grand et le plus profitable» de BSI, relève la Finma.

Et cette dernière d’observer: «Ce qui se reflétait dans la rémunération des collaborateurs impliqués de la banque et dans les frais facturés supérieurs à la moyenne [ndlr: de 2 à 2,5%, au lieu de 0,5% en moyenne] et non conformes au marché».

Selon nos informations, BSI pratiquait une politique de bonus très différente entre la Suisse et l’Asie. Soit au maximum deux fois le salaire annuel côté helvétique, environ cinq à dix fois plus à Singapour.

«La pression pour faire du chiffre est plus forte sur le marché extrême-oriental qu’à Genève. J’imagine que la tentation de nos homologues singapouriens les a poussés à prendre des risques inconsidérés», conclut notre source chez BSI Genève, estimant que la direction générale du groupe tessinois ne pouvait pas ignorer ce qui se passait.

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