Aux confins de l’ouest canadien, là où les glaciers côtoient les fjords de la Colombie-Britannique, les bûcherons crient leur désespoir et leur colère. Camionneurs, ouvriers du bois, ces robustes travailleurs, images d’Epinal du Canada, sont les premières victimes d’un changement d’époque. L’industrie de la forêt est un symbole. Alors que, selon le Ministère des ressources naturelles du Canada, les emplois directs et indirects liés à la forêt (production, pâte et papier, etc.) représentent près de 300 000 personnes, dans la seule Colombie-Britannique l’industrie forestière emploie 140 000 travailleurs.

Doyen de la Faculté de foresterie de la University of British-Columbia, John Innes confie: «L’industrie du bois est toujours très importante en Colombie-Britannique et dans certaines autres régions du Canada. Pour de nombreuses communautés rurales, c’est la seule source d’emploi. En Colombie-Britannique, 40% des livraisons manufacturières en 2018 étaient des produits forestiers, tout comme 30% des exportations de marchandises», précise le professeur qui a également travaillé en Suisse à l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage. A l’échelle nationale, les produits forestiers représentent 7% des exportations.

Susan Yurkovich, présidente du Conseil de l’industrie forestière de Colombie-Britannique, ajoute pour sa part: «Le secteur forestier de la Colombie-Britannique est à la base de l’économie provinciale, contribuant à hauteur de 12,9 milliards de dollars canadiens au PIB provincial, générant plus de 4 milliards de dollars de recettes fiscales.»

Taxes, conflits commerciaux et incendies

Le déclin de l’industrie forestière ne date pas d’hier, mais, depuis l’an dernier, rien ne va plus. La crise s’est accentuée, particulièrement dans les petites communautés, où les faillites de scieries se multiplient. Plus de 25 en 2019. Des milliers de travailleurs sont à la rue, souvent sans ressources et confrontés à des situations dramatiques. L’une des plus grandes compagnies forestières, Western Forest Products, fait face à une grève de 3000 salariés depuis huit mois.

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«Un éventail de défis liés au marché et à l’exploitation, ainsi qu’un changement structurel dans la disponibilité et le coût de la fibre ont créé des vents contraires pour le secteur forestier de la Colombie-Britannique», confie Susan Yurkovich. Le secteur est de moins en moins compétitif face aux autres pays producteurs. Des incendies d’une ampleur exceptionnelle en 2017 et 2018 ont ravagé les forêts, tout comme un insecte, le dendroctone, qui a décimé les forêts de pins de la province ces dernières années.

Autre handicap pour la Colombie-Britannique, des droits de coupe plus élevés que dans les autres provinces. Ces droits sont des taxes que les compagnies forestières versent au gouvernement pour avoir le droit d’exploiter le bois. Si les compagnies demandent une forte baisse de ces dernières, une diminution déclencherait un conflit commercial avec les Etats-Unis, principal partenaire du Canada et de la province pour le marché du bois d’œuvre. Des conflits forestiers similaires avec Washington ont eu lieu dans les années 1980, 1990, 2000 et au moment de l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Plus de 400 scieries canadiennes auraient ainsi fermé entre 2004 et 2009 lors d’un précédent conflit majeur.

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Une transition sans vision

De Vancouver à Victoria, les acteurs de l’industrie du bois semblent désorientés. Sans vision pour le futur de l’industrie. Le premier ministre de la province, John Horgan, confiait en mai dernier au quotidien The Globe and Mail que la crise de l’industrie forestière «l’empêche de dormir». La ministre des Finances de Colombie-Britannique, Carole James, a déclaré récemment que son gouvernement étudiait une stratégie de revitalisation. Sans donner l’approche d’une piste. Les experts estiment que la transition forestière devra passer par une continuité de la diversification des marchés.

Les exportations annuelles canadiennes de bois vers les Etats-Unis comptent encore pour environ 7,8 milliards de dollars, contre 1,09 milliard pour celles vers la Chine, même si les exportations vers cette dernière ont été multipliées par 20 depuis 2003. Mais la transition doit aussi s’adapter à une demande plus écologique. «Il est probable qu’une gamme de nouveaux produits proviendra du bois, biocarburants, bioplastiques, bio-composites. […] Ces industries n’existent pas encore vraiment en Colombie-Britannique. On ne sait pas comment cette industrie se développera», avoue John Innes, non sans préciser: «Il y a aussi des tentatives de développer une fabrication plus artisanale, comme pour les logements préfabriqués.»

Plusieurs médias locaux et non des moindres sont plus circonspects. «La Colombie-Britannique va-t-elle laisser tomber l’industrie forestière?» a titré récemment Radio Canada Colombie-Britannique? Le professeur Innes n’en croit rien. «Il y a encore 90 scieries en Colombie-Britannique et il existe une vaste ressource forestière. Il existe un énorme marché aux Etats-Unis et des marchés en croissance en Asie. Il y aura toujours une industrie forestière très importante», assure le professeur. Susan Yurkovich conclut: «L’industrie forestière de la Colombie-Britannique est optimiste, en particulier lorsque nous pensons […] au rôle que nous pouvons jouer pour faire partie de la solution mondiale aux changements climatiques.»