Google contre Oracle, Apple contre Qualcomm, Uber contre Waymo. Les querelles sur la propriété intellectuelle sont monnaie courante dans l’univers de la tech. Mais le cas opposant Match à Bumble a une saveur particulière, et pas seulement parce que le secteur (les sites de rencontres) ouvre la voie à de nombreux jeux de mots. L’affaire a une dimension personnelle.

Bumble, concurrent sérieux de Tinder

Whitney Wolfe Herd, la créatrice de Bumble, est l’ancienne vice-présidente du marketing de Tinder. Elle a été un temps la compagne de Justin Mateen, le cofondateur de l’application. Mais l’histoire s’est mal terminée. Une série de textos inappropriés de Justin Mateen ne laisse aucun doute là-dessus. Whitney Wolfe Herd a attaqué Tinder pour discrimination et harcèlement sexuel. En septembre 2014, elle aurait touché 1 million de dollars de dédommagements.

Bumble est lancé fin 2014 avec le soutien d’Andrey Andreev, le propriétaire de Badoo, un acteur majeur du marché mondial des sites de rencontres. Avec une croissance de 70% entre 2016 et 2017 et près de 30 millions d’utilisateurs, l’application est vite devenue un concurrent sérieux de Tinder, qui revendique 50 millions d’utilisateurs. Ses revenus, estimés à 100 millions de dollars pour 2017, pourraient doubler en 2018. De quoi placer Whitney Wolfe Herd dans le classement des personnalités de moins de 30 ans à surveiller du magazine Forbes.

«Pratiquement identique» à Tinder

Ce succès éclair n’a pas échappé au groupe Match, poids lourd du secteur avec un portfolio comprenant Match.com, OkCupid et Tinder. Le groupe accuse Bumble de s’être largement inspiré du design de Tinder. Mi-mars, il a déposé une deuxième plainte auprès d’un tribunal texan (son siège est à Dallas). Celle-là vise Chris Gulczynski et Sarah Mick, deux anciens employés de Tinder qui auraient «volé des informations confidentielles», rendant Bumble «pratiquement identique» à son rival.

L’application de Whitney Wolfe Herd s’est offert une page de publicité dans le New York Times pour se défendre. Le message dénonce une «tactique de la peur» et une «action sans fondement» simplement destinée à «nous intimider». «Nous, une société fondée et dirigée par des femmes, n’avons pas peur de la culture d’entreprise agressive. C’est ce qu’on appelle de la persécution», ajoute le texte.

Application féministe

Le communiqué ne propose aucun argument juridique, mettant plutôt en avant les valeurs de Bumble, présenté par le New York Times comme une application féministe. Les photos torse nu ou le langage misogyne sont bannis. Surtout, contrairement à Tinder, les femmes sont les seules à pouvoir envoyer le premier message. Une fonctionnalité considérée par beaucoup comme la principale raison du succès de Bumble.

Mais cette réponse fait également référence à une tentative de rachat par le groupe Match. «Nous ne vous appartiendrons jamais. Quel que soit le prix, nous ne ferons jamais de compromis avec nos valeurs», assène le texte, sous-entendant que l’action en justice de Match pourrait n’être qu’une façon de pousser son rival à accepter une vente.

Une offre de rachat rejetée

Le site TechCrunch affirme qu’une première offre aux alentours de 450 millions de dollars a été rejetée l’été dernier. Une nouvelle proposition supérieure à 1 milliard de dollars aurait été formulée quelques mois plus tard, elle aussi refusée.

Et comme Bumble estime que sa réputation est entachée par les allégations de Match, il a décidé de riposter et de… poursuivre à son tour son concurrent. L’entreprise exige 400 millions de dommages et intérêts. La plainte confirme au passage les velléités de rachat de son concurrent. Dans un mémo envoyé à ses employés, Mandy Ginsberg, la patronne du groupe Match, a assuré que l’action en justice visait avant tout à «protéger l’intégrité de votre travail» et pas à «cibler une entreprise en particulier». Match poursuit d’ailleurs un autre site, le chinois Tantan, pour atteinte à la propriété intellectuelle.

Match tient à sa position de leader dans une industrie dynamique. Car le marché des sites de rencontres en ligne est désormais libéré d’une forme de stigmate social. D’après une étude du Pew Research Center, aux Etats-Unis, la part des 18-24 ans qui les utilisent est passée de 10% en 2013 à 27% aujourd’hui.