Travail

Dans les bureaux, l’enfer, c’est parfois le regard des autres

Pourquoi le regard des autres est-il si paralysant? Analyses croisées sur les malaises dans les lieux de travail open space

Il est des moments dans la vie professionnelle où le regard d’autrui paralyse. Faire un exposé face à des collègues ou des clients, donner son avis lors d’une réunion de travail ou simplement travailler sur son ordinateur alors que l’on est observé par une ou plusieurs personnes sont autant d’exemples de situations susceptibles de provoquer gêne et inconfort. Lorsque, dans le «Huis Clos» de Sartre, Garcin s’écrie: «Tous ces regards qui me mangent […] Alors, c’est ça l’enfer. Je n’aurais jamais cru… Vous vous rappelez: le soufre, le bûcher, le gril… Ah! Quelle plaisanterie. Pas besoin de gril: l’enfer, c’est les Autres», il aurait pu faire référence à la vie en open space, ce lieu où les salariés sont obligés d’évoluer en permanence sous le regard des autres.

L’inconfort général

Parfois, point n’est besoin du regard pour créer un inconfort. L’audition seule suffit. Ainsi, téléphoner mais aussi jouer d’un instrument alors que l’on peut être écouté bloque certaines personnes qui ne se sentent à l’aise que portes et fenêtres fermées.

D’où vient la peur du regard des autres? L’inconfort à être observé fait partie du monde animal, rappellent Christophe André et Patrick Légeron dans «La peur des autres». «Chez les mammifères, le regard fixe sur l’autre est une façon d’asseoir sa dominance. L’animal dominant fait baisser le regard du dominé. Si celui-ci refuse, il y a conflit et escalade de la violence.» De la même manière, l’inconfort face à un interlocuteur silencieux nous regardant fixement peut rappeler la phase de pré-agression d’un prédateur.

Une maladie à soigner

Si le malaise que chacun peut ressentir lorsqu’il est observé est fondamentalement humain, il devient problématique lorsqu’il se transforme en anxiété sociale pathologique. «Le phobique social perçoit ses semblables comme potentiellement agressifs. Il bat sans cesse en retraite dès que le regard d’autrui se pose sur lui», observent Christophe André et Patrick Légeron dans «La peur des autres». Aucun échange n’est anodin. Chaque phrase échangée, chaque regard, est comme un oral d’examen devant un jury impitoyable. En résulte une hypervigilance vis-à-vis d’autrui mais aussi l’évitement systématique de certaines situations redoutées.

Les stratégies d’évitement

Ainsi, les employés qui craignent d’être le point de mire dans un groupe évitent non seulement de prendre la parole et de donner leur avis dans les réunions de travail, mais aussi de s’asseoir à côté de ceux dont ils savent qu’ils vont prendre la parole. D’autres, à l’instar de cette employée municipale incapable d’écrire une ligne lorsque quelqu’un l’observe, trouvent des prétextes pour se soustraire au regard d’autrui. «Lorsque je dois remplir un formulaire avec quelqu’un, je trouve n’importe quel prétexte pour me réfugier dans la pièce du fond avec le papier et écrire à l’écart. J’explique à mon supérieur que j’ai une excellente mémoire lorsqu’il s’étonne de ne pas me voir prendre des notes quand il me donne des consignes. Toute seule, je n’ai aucun problème pour écrire, mais dès que je suis avec quelqu’un, mes doigts se crispent sur le crayon, ma main tremble, tout mon corps transpire. Et je ne peux plus rien faire.»

Du fait de leur anxiété sociale, certaines personnes incapables d’assumer les exigences d’un nouveau statut professionnel tels que diriger une équipe, animer des réunions, ou encore parler à des conférences vont même jusqu’à renoncer à des promotions professionnelles.

Ne plus fuir

Comment se libérer du regard des autres? Il est tentant de se retirer dans un petit monde solitaire. Pourtant, pour guérir d’une anxiété sociale invalidante, l’une des premières étapes consiste à s’habituer progressivement à affronter les situations redoutées. Christophe André et Patrick Légeron conseillent d’établir un «hit-parade» de son anxiété sociale. Dans quelles circonstances est-elle la plus forte? Quelles situations déclenchent les plus importantes sensations d’anxiété? «Selon un bon vieux principe pédagogique, on commencera par affronter des situations relativement peu angoissantes, se réservant les plus difficiles pour la fin», étant précisé que les exercices d’exposition doivent être suffisamment longs, la durée moyenne pour ressentir une diminution de l’angoisse étant située entre vingt et quarante minutes.

L’employé qui angoisse à l’idée de prendre la parole en public ou qui fuit les situations dans lesquelles il doit donner son avis devant un groupe de plus de 6 personnes commencera par faire des petits discours durant les repas entre amis puis, sa confiance peu à peu retrouvée, il pourra repousser ses limites et faire de courts exposés aux clients de l’entreprise.

Patrick Riat, psychosociologue et auteur du livre «Vous reprendrez bien un peu de confiance?», conseille quant à lui les thérapies de groupe. «Elles aident à mieux s’affirmer dans une juste place, à s’exprimer en présence des autres et à exister dans un groupe», étant précisé que le milieu professionnel réactive la place que nous avons occupée enfant au sein d’une famille.

Ne pas penser à la place des autres

Mieux contrôler ses cognitions – ces pensées automatiques qui s’imposent à notre conscience comme des quasi-certitudes alors qu’elles ne sont que des évaluations hypothétiques – est également essentiel. «Le problème de l’anxieux social, c’est qu’il se pose la question «que peut-on bien penser de moi?» de manière constante. Et qu’il tend à y répondre systématiquement: «Rien de bon, j’en suis sûr!», analysent Christophe André et Patrick Légeron.

Ils citent le cas de Jean-Yves, un employé de banque qui bavarde avec un collègue autour de la machine à café lorsque celui-ci consulte sa montre. Au lieu de penser «il doit avoir beaucoup de travail à terminer», Jean-Yves se dit: «Je suis quelqu’un d’ennuyeux, je n’intéresse personne». Prendre conscience de ces pensées négatives automatiques permet de ne plus en être totalement la victime. Autrement dit, il s’agit de prêter attention à la façon dont on se parle à soi-même en situation sociale. De quelle façon nos propos nous encouragent-ils ou au contraire ruinent-ils nos possibilités de bien communiquer?

Prendre du recul

Enfin, il est aussi peut-être apaisant dans une certaine mesure de se rappeler que les autres ne se soucient la plupart du temps guère de nous. «Dans ce monde égoïste qui est le nôtre, on se demande parfois si on ne devrait pas se déguiser en miroir pour que les autres nous accordent un regard», ironise Philippe Geluck.

Son analyse rejoint celle de Dale Carnegie. «Les gens ne songent pas à vous. Ils songent à eux-mêmes. Ils y pensent le matin, à midi et le soir.» Le célèbre conférencier américain cite une enquête conduite par la Compagnie des Téléphones de New York. «Le mot le plus fréquemment employé au cours des conversations est le pronom personnel «je». Il a été prononcé 3900 fois au cours de 500 conversations, «je, je, je», «moi, moi, moi»…


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