Les investisseurs se sont détournés des marchés. Parole de professionnel. Demandez à n'importe quel financier, il vous le confirmera: les portefeuilles sont gonflés par les liquidités à disposition à quelques jours de la présidentielle aux Etats-Unis. Les performances boursières réalisées depuis le début de l'année confirment ce désintérêt. Des Etats-Unis au Japon, en passant par l'Europe, les principaux indices flirtent avec les rendements zéro.

Bref, les investisseurs sont aux abonnés absents. Ils privilégient la prudence, assis sur une montagne de cash. Les traumatismes liés à l'explosion de la bulle Internet ont refait surface à mesure que l'élection américaine s'est rapprochée. Certes, les Bourses ont connu quelques belles séances la semaine dernière. Il n'empêche, les bons résultats trimestriels de sociétés n'ont pas réussi à rassurer. Cerise (empoisonnée) sur le gâteau, les perspectives économiques se sont assombries pour 2005.

Pour ne rien arranger, les financiers craignent un scénario présidentiel à la 2000, à savoir une élection très serrée qui se terminerait devant le tribunal. Tour d'horizon.

Actions

Pour Alessandro Mauceri, directeur de la société financière Capital Management Advisors à Genève, les liquidités amassées depuis des mois pourraient reprendre le chemin de la Bourse. «Les craintes d'attentats s'éloigneront une fois la situation politique stabilisée aux Etats-Unis», assure-t-il. Mais il reste sur ses gardes: «Les Bourses plongeraient dans le cas d'une élection se terminant devant les tribunaux.»

Un peu dans la même veine, Benjamin Zumstein, courtier chez Quaker Securities à Nyon, livre son scénario pour la fin de l'année: «On a eu des signes encourageants la semaine dernière lorsque le pétrole a baissé.» Selon lui, une élection en douceur donnerait un signal important. «Les indices américains S & P 500 et Nasdaq pourraient grimper de 7 et 9% d'ici à la fin de l'année», précise-t-il. «Il faudrait favoriser les valeurs financières et technologiques très réactives», renchérit un gérant de fonds.

Névine Pollini, analyste à l'UBP à Genève, pense que les Bourses anticipent une victoire de Bush. «Le rally de soulagement de ces derniers jours survient à un moment important, caractérisé par la faiblesse du dollar et le 75e anniversaire du Krach de 1929», raconte-t-elle. Mais les marchés se satisferont d'un Kerry jugé moins conciliant avec le monde des affaires. «Un Congrès républicain se chargera de limiter son rayon d'action», assure-t-elle. «Ces élections ne régleront rien aux problèmes tant géopolitiques qu'économiques, soutient de son côté un gérant genevois de fonds. Rien ne dit qu'un retour durable des investisseurs se produise.»

Or

«L'élection constitue une incertitude de plus, explique Andreas Maag, responsable des métaux précieux à UBS à Genève. Cela a soutenu le cours de l'or.» Le métal jaune s'est approché des 430 dollars la semaine dernière, avant de se replier. Il a grimpé de 8% depuis début septembre. Selon lui, la principale question est de savoir si l'on connaîtra rapidement le nom du président. «Si c'est le cas, une vague de prises de profits est possible, tant les spéculateurs sont positionnés à la hausse», affirme-t-il. Il imagine un retour dans la zone de 410 à 415 dollars. «Le marché serait ainsi nettoyé», analyse Aurèle Storno, gérant du fonds multigérants sur l'or de LODH à Genève.

Pétrole

«Je suis plutôt baissier à court terme sur le brut.» Mohab Kamel, trader chez Eiger Energy à Genève, se fie à son instinct. Le marché va faire une pause. La puissance du mouvement baissier de la semaine dernière annonce un retour aux environs de 48 dollars. «On a cassé des niveaux techniques importants», rajoute un gérant de fonds. L'or noir a reculé de 55 à 51 dollars la semaine dernière. Cela étant, son prix a gagné près de 30 dollars depuis janvier.

La présidentielle? L'impact restera limité. «Bush a réaffirmé son intention de ne pas puiser dans les réserves stratégiques», note-t-il. Quant à Kerry, rien n'indique qu'il lui sera facile d'y toucher. «Cela coûterait très cher pour les reconstituer», affirme-t-il. Le trader reste fondamentalement haussier ces prochains mois. «S'il y a suffisamment de brut à disposition, les capacités de raffinage continuent à manquer, souligne-t-il. En plus, l'huile de chauffage risque de manquer cet hiver aux Etats-Unis», conclue-t-il.

Obligations

L'incertitude favorise les obligations par rapport aux actions. «On pourrait observer cette tendance à très court terme, estime Alain Freymond, associé chez Bearbull Gestion Institutionnelle. Mais cet impact ne sera pas durable.» Dès que l'on connaîtra le résultat des élections américaines, les actions rebondiront, entraînant un léger repli obligataire, estime Jean-Baptiste Clivaz, responsable du secteur obligataire chez Ferrier Lullin. Par la suite, deux scénarios sont possibles. Quel que soit le vainqueur, les dépenses gouvernementales resteront élevées aux Etats-Unis, ce qui n'est pas favorable au marché obligataire. «Les taux longs devraient légèrement se retendre, estime Alain Freymond, sans compter qu'une détente des prix du pétrole entraînerait un dégonflement des gains obligataires des deux derniers mois.» Deuxième scénario: «La bulle obligataire persistera, selon Jean-Baptiste Clivaz, car l'OPEP parle désormais d'un baril possible à 80 dollars l'an prochain, ce qui signifie que les taux d'intérêt resteront bas.»

La tendance de fond est donc plus favorable aux obligations qu'aux actions, et cela aurait dû plaider pour les durations longues. «Mais c'est trop tard, souligne Jean-Baptiste Clivaz, car les spreads (écart entre les taux à 2 et à 10 ans: ndlr) n'ont cessé de se rétrécir. Il faut donc rester sur du court terme.» La solution? Jouer les taux de change, par exemple en vendant des obligations moyennes en dollars contre des obligations courtes en dollars australiens ou canadiens: «On profite ainsi à la fois des taux plus rémunérateurs dans ces pays et de l'appréciation de ces monnaies face au dollar américain.