Loin des yeux, loin du cœur? Le patron de la deuxième plus forte capitalisation du CAC 40 n’habite plus en France. Selon nos informations, Chris Viehbacher, le directeur général de Sanofi, a déménagé près de Boston, aux Etats-Unis. «Cette décision est avant tout familiale et personnelle, et Chris Viehbacher s’est engagé à ce qu’elle n’ait aucune conséquence sur le fonctionnement de l’entreprise», assure le groupe. En fait, le départ du patron germano-canadien, qui a pris la tête de Sanofi en 2008, suit le basculement du centre de gravité du groupe de la France vers les Etats-Unis.

Sanofi n’est pas un cas isolé. Chez Danone ou Air Liquide, Essilor ou Kering, de plus en plus de dirigeants du CAC 40, surtout des numéros deux ou trois, vivent désormais en dehors de l’Hexagone, un mouvement qui signale un glissement progressif du centre de gravité des multinationales françaises vers l’étranger. «La direction des groupes est de plus en plus éclatée géographiquement. La fiscalité n’est jamais la seule motivation, mais il est clair que les décisions fiscales des gouvernements ont accéléré cette décentralisation», témoigne un chasseur de têtes.

«Ces déplacements sont très préoccupants. Le phénomène est occulté car les principaux intéressés ne veulent pas s’afficher et le gouvernement n’a pas envie que cela se sache. Mais il y a danger car ces départs sont, pour la plupart, irréversibles», s’alarme un patron.

Les dirigeants étrangers travaillant pour des groupes français sont les premiers à s’affranchir des frontières, mais pas seulement. Le Franco-Canadien Hubert Sagnières, PDG d’Essilor, le numéro un mondial des verres correcteurs, paye ainsi ses impôts dans les trois pays où il répartit son temps à parts égales: le Canada (sa base fiscale principale), la France et Singapour.

Mondialisatoin des équipes

Pour «mieux voir le monde», comme le proclame son slogan, le groupe a installé dans la ville-Etat, en plus d’un centre de recherche sur la myopie, la direction d’une gigantesque zone Afrique, Moyen-Orient, Russie, Asie. C’est d’ailleurs là qu’est basée Lena Henry, membre du comité exécutif d’Essilor en charge de la stratégie, une centralienne [ndlr. Central est l’une des plus grandes écoles de France] recrutée en 2013 chez McKinsey à Londres.

L’Asie restant le moteur de la croissance mondiale, les groupes français n’ont aucun mal à justifier le fait d’y transférer des états-majors. «L’essentiel des nouvelles idées vient d’Asie», constate Sébastien Bazin, le patron d’Accor, qui a localisé à Singapour une petite division marketing pour le haut de gamme du groupe d’hôtellerie.

Jean-Pascal Tricoire, le PDG de Schneider Electric, avait ouvert en grand la brèche en déménageant à Hongkong dès 2011, y entraînant quatre autres membres de son comité exécutif. Avec 160 000 salariés dans 100 pays et 28% de son chiffre d’affaires réalisé en Europe de l’Ouest, le groupe est le plus avancé sur le chemin de la mondialisation de ses équipes: deux dirigeants seulement, sur les quinze d’un «comex» réparti en trois «hubs» – Asie, Amérique et Europe, où figurent six nationalités – opèrent désormais depuis Rueil-Malmaison, le siège d’un groupe né en 1836 au Creusot.

Dans un monde où les innovations technologiques facilitent les échanges à distance et où les dirigeants nomades passent plus de temps dans l’avion que dans leur bureau, les groupes français ont desserré les vannes. Fini l’époque où BNP Paribas imposait à l’un de ses cadres, promu patron de branche après une longue carrière à l’international, de ramener femme et enfants récalcitrants à Paris. Les groupes s’adaptent maintenant aux desiderata des premiers couteaux, de moins en moins désireux de poser leurs valises en France.

Chez Schneider Electric, des activités sont ainsi basées en Espagne et en Allemagne, afin de satisfaire leurs responsables, l’un espagnol, l’autre allemand. Chez Alcatel, le comité exécutif est éclaté entre Boulogne-Billancourt, Ottawa, Dallas ou encore Madrid. Si Bernard Charlès, directeur général de Dassault Systèmes, qui avait tiré la sonnette d’alarme sur la fiscalité des stock-options, le 11 mars 2013 dans Le Monde, fait toujours son jogging matinal sur le Champs de Mars, à Paris, deux des membres de son «comex», des Français, sont partis, l’un à Shanghai, l’autre à Boston.

«Se rapprocher des clients et des marchés»: c’est le mot d’ordre général qui justifie tous les départs. Au cours de l’assemblée générale de Kering, le 6 mai, le PDG François-Henri Pinault a confirmé que Jean-François Palus, directeur général délégué du groupe, est bien délocalisé à Londres depuis le 1er juillet 2013. «C’est à ma demande que Jean-François Palus y est allé», soulignant que Londres était une ville mieux adaptée que Paris pour développer l’internationalisation de son pôle sport et «lifestyle».

Porte de derrière

«Juste avant l’élection de François Hollande, de nombreux groupes du CAC 40 ont étudié un transfert de leur siège hors de France. Mais ils se sont rendu compte que c’était très compliqué. Alors ils préfèrent délocaliser progressivement des dirigeants et certaines fonctions», explique un fiscaliste. Ils partent par la porte de derrière.

Les groupes du CAC 40, qui avaient créé dès les années 1990 des centrales de trésorerie à l’étranger, passent à la vitesse supérieure. Comme Total, qui a déplacé toute sa trésorerie (près d’une centaine de personnes) à Londres, où EDF a déjà son activité de trading. «Des groupes regardent comment localiser leur gestion de brevets ou leurs centrales d’achats aux Pays-Bas ou en Suisse», poursuit ce fiscaliste.

Il ne s’agit pas de simples boîtes aux lettres mais de transferts d’équipes entières, car les pays concernés, comme on l’a vu lors de la tentative de fusion Publicis-Omnicom, ne veulent pas de domiciliation artificielle et exigent de la «substance» pour négocier des régimes fiscaux avantageux.

Souvent, ces bascules se font à l’occasion d’une acquisition. Sans aller jusqu’à transférer l’intégralité du siège social à l’étranger comme Lafarge compte le faire à l’occasion de sa fusion avec le suisse Holcim, de nombreux industriels français ont ainsi bâti des «hubs», dans des pays très voisins.

La division énergie thermique d’Alstom – 45% du chiffre d’affaires du groupe – est ainsi dirigée depuis Baden, dans le canton suisse d’Argovie. De quoi relativiser l’obsession du gouvernement français à maintenir en France les centres de décision du groupe, convoité par General Electric et Siemens…

Depuis le rachat de l’allemand Lurgi, Air Liquide a fait de Francfort le siège de son activité d’ingénierie. Un pôle – au côté de ceux de Houston et Shanghai – qui héberge aussi le Canadien Pierre Dufour, le numéro deux du leader des gaz industriels, ainsi que Jean-Marc de Royère, membre du «comex» en charge de l’international, et fils de l’ex-patron emblématique du groupe, Edouard de Royère.

Bercy «attentif» au sujet

Même philosophie chez Danone, dans son fief de Schiphol, près d’Amsterdam, héritage du rachat du spécialiste de la nutrition infantile Numico en 2007. C’est là que Bernard Hours, le numéro deux du groupe, affiche son adresse professionnelle. De même que le Suisse Thomas Kunz, en charge du pôle produits laitiers frais, soit 55% de l’activité du groupe.

«Cela n’a rien d’étonnant: les entreprises du CAC 40 réalisent l’essentiel de leur chiffre d’affaires à l’étranger, souligne Stéphane Sabatier, avocat spécialiste des fusions-acquisitions chez Norton Rose Fulbright. Et la France n’a pas assez d’arguments pour attirer et retenir tous les hauts dirigeants dont elles ont besoin.»

Interrogé par Le Monde, Arnaud Montebourg, le ministre de l’économie, n’a pas souhaité réagir sur les cas personnels de patrons récemment expatriés. Mais à Bercy, on se dit «attentif» au sujet, notamment sur la situation fiscale des intéressés. Il y a quelques semaines, la direction du Trésor a été chargée de travailler sur «l’attractivité de la France en matière de centres de décision», afin de trouver des moyens d’inciter les dirigeants à rester ou à revenir dans l’Hexagone. Aucune date n’a encore été fixée pour l’adoption de ces mesures, mais le calendrier pourrait être accéléré si un exode important était constaté, reconnaît-on à Bercy.