«J’ai parfois un sentiment de honte: je dirige une équipe de douze personnes, qui gèrent chacune 80 dossiers représentant des centaines de milliers de francs par mois, et j’ai des dettes…» Nathalie, cadre dans le secteur tertiaire à Yverdon, fait l’objet d’une saisie sur salaire depuis deux ans. Philippe, 62 ans, est ponctionné, pour sa part, depuis bientôt cinq ans et continuera de l’être jusqu’en 2016 pour rembourser ses créanciers. Cadre à Genève, il voit son salaire de 14 000 francs amputé de plus d’un tiers.

Dans les deux cas, une séparation est à l’origine de la dégrin­golade financière. Nathalie assure n’avoir pas flambé: «Suite à mon divorce, j’ai dû payer simultanément l’école privée de ma fille et une formation continue pour moi.» «Les cadres qui ont des poursuites n’en ont pas pour des raisons très différentes du reste de la population, explique Sophie Rodari, professeur à la Haute Ecole sociale de Genève (HES-SO). Certains facteurs d’endettement, comme le chômage ou le divorce, touchent tout le monde. Ce qui est différent, c’est que les personnes à hauts revenus ont peut-être davantage tendance à vouloir s’en sortir tout seuls, car elles en possèdent a priori les moyens. Il peut donc s’écouler de longues années de mauvaise gestion financière avant qu’elles se retrouvent aux poursuites. Facteur aggravant, il leur est plus facile d’argumenter pour obtenir des prêts.»

Ainsi, loin du cliché qui associe faible statut social et endettement, l’histoire de Nathalie et celle de Philippe témoignent d’un phénomène méconnu: les cadres dont les poursuites finissent par être communiquées à l’employeur, celui-ci étant alors tenu de prélever une part du salaire pour la verser à l’Office des poursuites. Combien sont-ils dans cette situation? Difficile de le savoir, car il n’existe pas de statis­tique officielle. Selon une esti­mation du préposé genevois Olivier Chollet, entre 60 000 et 100 000 saisies sur salaire seraient prononcées chaque année en Suisse.

Une chose est sûre: avoir des dettes ne fait pas bon effet dans le monde du travail. «Au début, je n’ai pas eu le sentiment que le ­regard de mon employeur avait changé, dit Philippe. Mais maintenant, je me pose des questions, car je n’ai reçu aucune proposition de promotion depuis. C’est quand même un peu surprenant.» Selon Sébastien Mercier, conseiller chez Caritas Suisse à Lucerne, il n’est pas rare que le collaborateur se voie reprocher par son employeur de causer un surcroît de travail au service comptabilité. «En ce qui me concerne, cela ne change rien, assure, sous le couvert de l’ano­nymat, le chef du personnel d’une multinationale française à Genève. La hiérarchie n’est même pas informée de l’existence d’une saisie sur salaire. La seule chose qui peut arriver, c’est que nous risquons d’hésiter si la personne vient nous demander une avance sur salaire quelque temps après avoir fini de régler ses dettes.»

Avoir des dettes peut également représenter un sérieux handicap lors d’une recherche d’emploi. «Les attestations de non-poursuite font partie des pièces qui sont régulièrement requises par les recruteurs», relève Charles Maillard, directeur associé de l’agence de placement Sources Expert à Genève. Sébastien Mercier observe que ce papier semble «de plus en plus souvent demandé, par les chaînes de grands magasins et les entreprises horlogères, notamment».

Il y a également un risque de licenciement. «Sont particulièrement menacés les employés qui manipulent quotidiennement de l’argent ou des pièces de valeur, comme les caissiers, les banquiers et les bijoutiers, affirme Sébastien Mercier. Sont également visées les personnes qui exercent une fonction les exposant à la tentation de la corruption.»

Rien n’est vraiment précisé à ce sujet dans la législation suisse, précise-t-il: «En principe, une saisie sur salaire ne saurait justifier une rupture de la relation de confiance pour résilier le contrat de travail. Mais un gérant de fortune surendetté, par exemple, peut être licencié au motif que sa réputation porte un préjudice grave à l’entreprise. A noter aussi que la loi neuchâteloise sur le statut de la fonction publique n’exclut pas qu’une saisie sur salaire puisse empêcher quelqu’un d’occuper un poste, ou le lui faire perdre.» «Il s’agit de déterminer dans quelle mesure le salarié représente un risque pour l’entreprise dans l’exercice de sa fonction, explique Sonja Stieglbauer, porte-parole de la banque Raiffeisen. Une telle évaluation nécessite impérativement un dialogue entre le collaborateur et un consultant RH.»

On comprend alors que certaines personnes demandent aux huissiers de ne pas aviser leur employeur. On parle de saisie muette, car le salarié continue de recevoir l’intégralité de son salaire, mais doit payer chaque mois son dû à l’Office des poursuites. Au premier retard de paiement, l’employeur est contacté pour que la saisie soit effectuée à la source, comme le prévoit normalement la loi. «Nous n’avons pas connaissance d’un office qui refuserait cet arrangement, mais les conditions tendent à se durcir», constate Sébastien Mercier. Le débiteur doit rendre le risque de licenciement crédible, convaincre les huissiers de sa fiabilité, voire payer une ou deux retenues d’avance. Certains offices demandent en outre l’accord préalable des créanciers.

A Lausanne, sur 2000 saisies sur salaire actuellement traitées, ­seules quelques-unes sont muettes, d’après le préposé Jean-Pierre Gaille. Selon son homologue genevois, Olivier Chollet, elles sont beaucoup plus courantes à Genève: environ 300 en ce moment, sur 6000 dossiers en cours. Olivier Chollet justifie la fréquence de cette pratique par la forte con­centration bancaire dans le canton. Politique toute différente à Bienne: «Notre responsabilité est engagée si la personne ne paie pas, c’est pourquoi je déconseille fortement à mes collaborateurs d’accepter un tel arrangement», dit Guido Müller, préposé à l’Office des poursuites du Seeland.

Certains employeurs ont pris des mesures. Par exemple, à Fribourg, Neuchâtel et Genève, il existe des services sociaux inter­entreprises (SSIE). Créé en 1962, celui de Fribourg est le plus ancien et regroupe actuellement une trentaine de sociétés dans le canton, dont Cafag, Cremo, Geberit, le groupe Saint-Paul, Liebherr Machines, la manufacture Cartier, Pavatex, Publicitas et WAGO Contact. Que la demande d’aide provienne d’un collaborateur d’une entreprise membre ou d’un directeur RH, ces services interviennent en toute confidentialité pour tenter de trouver des solutions.

José, cadre intermédiaire, a ainsi bénéficié d’un soutien du service social interentreprises de Fribourg (SSIEF), en 2011, pour établir un plan de désendet­tement et négocier avec son ­employeur un emprunt de 20 000 francs. La société se rembourse maintenant en retenant sur le salaire de José une somme qui se situe au-dessous du montant que réclamerait l’Office des poursuites, avec lequel un arrangement a également été conclu. «Une petite dizaine d’entreprises accordent des prêts, relève Prisca Grandgirard, assistante sociale au SSIEF. Cela peut sauver des situations.»

«D’une manière générale, plus tôt on intervient, mieux c’est», souligne Jean-Michel Marti, responsable du SSIE de Genève, qui regroupe sept entreprises dont Caran d’Ache, Cargill International et Rolex. «Récemment, nous avons aidé une personne à assainir sa situation financière pour qu’elle puisse postuler à un emploi d’agent de sécurité.» «Certaines solutions sont probablement sous-exploitées, estime pour sa part Guy Suchet, directeur RH de la Fédération des entreprises romandes à Genève. Par exemple, il devrait être possible de verser en cours d’année une partie du 13e salaire. Il y a peut-être également moyen d’envisager une augmentation du temps de travail, en cas d’occupation à temps partiel.»

«Je n’ai plus reçu aucune proposition de promotion»

«Certaines solutions sont sous-exploitées, comme verser en cours d’année une partie du 13e salaire»