Les petits ruisseaux font les grandes rivières. Alors que de Davos à Porto Alegre, partisans et adversaires de la mondialisation s'affrontent sans parvenir à trouver un terrain d'entente, se déroule en Suisse une expérience qui tente de réconcilier entreprises et société civile. Il s'agit d'un programme de formation pour cadres dont la spécificité est de permettre à des managers de vivre pendant une semaine le quotidien d'une institution sociale ou hospitalière: un home pour jeunes en difficulté, un asile psychiatrique, un centre pour sidéens, voire même une prison.

Baptisé «Seitenwechsel» – terme d'origine sportive qui désigne le changement de terrain de deux équipes après la mi-temps – ce programme a été créé à l'occasion des 700 ans de la Confédération, en 1991. L'objectif était à ce moment-là de mettre en contact des personnes qui n'avaient rien à voir les unes avec les autres, afin que les responsables économiques acquièrent une vision de l'intérieur des problèmes sociaux. Une expérience a priori sans lendemain. Cependant, l'évaluation du projet a montré des résultats étonnants. «Cette formation a un impact direct sur l'entreprise. Elle peut en changer la culture, lui démontrer qu'il y a une vie au-delà des résultats financiers», assure Herbert Ammann, directeur de la Société suisse d'utilité publique, propriétaire de «Seitenwechsel». Depuis, ce programme a été institué en marque déposée et ne l'utilise pas qui veut.

Il y a peu, l'Allemagne s'y est intéressée. La «Patriotische Gesellschaft», une organisation sans but lucratif basée à Hambourg, a récemment acheté les droits d'utilisation de cette formation si particulière, et entend bien la proposer aux entreprises de tout le pays. En Suisse, on compte parmi les utilisateurs de «Seitenwechsel» des sociétés comme Manor, UBS, Winterthur Assurances, Novartis ou ABB. La Fédération des coopératives Migros participe également au projet. En revanche, ses filiales, mis à part celle de Zurich, n'ont pas vu l'intérêt de l'exercice. Une situation qui devrait changer: le grand détaillant lance actuellement une vaste campagne d'information auprès de toutes ses coopératives, afin qu'elles montent dans le train de «Seitenwechsel».

Pour l'entreprise, l'objectif d'une incursion sur le terrain social est clair. Il s'agit de donner aux cadres arrivés au faîte de leur carrière de nouvelles compétences humaines. «Le manager est souvent condamné à réussir. Il a une mentalité de gagnant. Cet exercice lui permet d'aller voir du côté des perdants. Il expérimente également son impuissance face aux situations inhabituelles, et apprend ainsi à connaître ses limites», explique Heinz Altorfer, responsable de Life & Work, un département de Migros spécialisé dans les questions sociales. Ces compétences comprennent la capacité à entrer en communication et à gérer les situations conflictuelles, la prise de conscience de la valeur de ses actions et de leurs conséquences, l'acquisition d'une certaine tolérance à l'égard d'univers différents. Une qualité particulièrement précieuse lorsqu'on a affaire à la clientèle. «Nos clients ne sont pas tous du même monde. C'est une manière pour nos conseillers et gestionnaires de développer leur capacité d'écoute», déclare Isabelle Gazil, responsable du management development program (MDP) de UBS SA.

Les effets de «Seitenwechsel» dépassent de loin le cadre des cercles économiques. Heinz Altorfer en est convaincu: «Un dirigeant d'entreprise ne doit pas être réduit à ce seul rôle. Il est aussi un citoyen, un membre de la collectivité. Cette formation lui permet de prendre conscience de sa responsabilité sociale, et peut-être de s'engager plus avant au sein de la communauté civile.» L'observation a montré que les deux tiers environ des cadres concernés gardaient le contact avec l'institution qui les a accueillis. Migros offre par exemple la possibilité à ceux qui ont suivi ce programme de prendre une semaine de vacances supplémentaire par année pour renouveler l'expérience. Toutes les parties concernées bénéficient de cet échange. «Les institutions sociales comptent sur notre feed-back, c'est-à-dire à la fois sur notre regard de novice et sur notre expérience, pour progresser», analyse Isabelle Gazil. Avant de citer l'exemple d'un cadre qui a entièrement réorganisé le système informatique de l'établissement dans lequel il a suivi sa formation.

En bref, cette nouvelle forme de partenariat entre deux mondes que tout semble opposer, entre l'économie et la société, a un impact sociologique important. «Il permet une participation réelle au monde. Dans la civilisation du virtuel, c'est capital. Nous savons beaucoup de choses grâce à la télévision et aux moyens modernes de communication, mais nous avons perdu le contact avec la réalité sociale», signale Herbert Ammann. Comment se fait-il alors que, malgré toutes ses qualités, «Seitenwechsel» ne soit encore appliqué que par un nombre confidentiel d'entreprises? La majorité d'entre elles peinent à voir en quoi ce programme peut leur être utile. Elles donnent la priorité aux formations plus spécifiques, plus proches de leurs besoins immédiats. «C'est une formation inhabituelle qui ne passe pas dans le cadre conventionnel. Elle n'est pas toujours prise au sérieux», admet Heinz Altorfer. Il faut dire que les compétences sociales ne fournissent pas un rendement visible. «Pourtant, elles sont très importantes. Je suis convaincu, pour ma part, que les managers qui ont suivi cette formation amènent beaucoup à l'entreprise. Même si cet apport n'est pas chiffrable», conclut-il. Les sceptiques devront laisser leur calculette au placard.