La nouvelle risque de faire du bruit jusqu'à Houston, Texas. La justice genevoise a ouvert une enquête pour «blanchiment d'argent» contre Albert Jack Stanley, ancien président de la société américaine Kellogg, Brown & Root (KBR). KBR est une filiale du groupe Halliburton, un spécialiste des services pétroliers qu'a dirigé entre 1995 et 2000 l'actuel vice-président américain Dick Cheney. Interrogé par Le Temps, le juge genevois Daniel Dumartheray confirme qu'il instruit une procédure pénale à la suite d'une dénonciation transmise par une banque suisse.

En juin 2004, Halliburton avait rompu ses relations avec Albert Jack Stanley parce qu'il aurait profité de «bénéfices personnels abusifs» en marge de la construction d'une usine produisant du gaz liquéfié au Nigeria. Ce projet a été réalisé par un consortium de quatre sociétés: KBR, l'italienne Snamprogetti, Japan Gas Corporation et la française Technip. L'ancien président de KBR a touché 385 000 dollars (environ un demi-million de francs) sur un compte ouvert au Credit Suisse de Zurich. Mais cette somme n'est qu'une goutte d'eau dans l'océan de commissions occultes que semble avoir généré ce chantier d'un coût de plusieurs milliards de dollars.

La principale pièce à conviction de ce dossier est un ensemble de cahiers manuscrits remis par Halliburton aux autorités américaines et françaises, qui mènent leurs propres enquêtes. La justice genevoise en a reçu copie. Ils ont été rédigés entre 1993 et 1998 par un consultant, William Chodan, qui travaillait pour KBR sous les ordres d'Albert Jack Stanley. Ces carnets, dont Le Temps a reçu des extraits, offrent un aperçu exceptionnel des négociations secrètes qui accompagnent les grands contrats pétroliers. «Ils prouvent que des gens ont été payés pour corrompre», estime un enquêteur qui les a lus. William Chodan se refuse à tout commentaire à leur sujet.

«Réunions culturelles»

La première réunion évoquée dans les cahiers s'est déroulée à Milan en juillet 1993. En plus de William Chodan, huit cadres de Japan Gas Corporation et Snamprogetti y participent. La discussion porte sur les «montants qui doivent être payés à des tiers». Les Japonais insistent pour que tout accord à ce sujet soit caché aux autorités fiscales de leur pays. Les Italiens, en revanche, veulent être «transparents»: «[Snamprogetti] ne peut absolument pas faire de fausse déclaration […] Les commissions doivent être décrites comme des commissions», note un passage des carnets. Suit un schéma décrivant la répartition de quelque 70 millions de dollars que doivent payer les membres du consortium.

D'autres rencontres sont évoquées dans les cahiers sous le titre de «réunions culturelles». Mais on n'y parle pas des opéras auxquels William Chodan assiste entre deux escales dans les palaces de Paris ou de New York. Le terme «culturel» est un euphémisme qui cache les commissions destinées à des Nigérians. «M. demande un engagement pour 30 millions de dollars […] Cela exclut Abacha», peut-on lire dans les cahiers. La lettre M. désigne probablement la société japonaise Marubeni, qui avait proposé ses services pour payer des cadres nigérians de niveau intermédiaire. «Abacha» n'est autre que le général Sani Abacha, dictateur notoirement corrompu qui a dirigé le Nigeria entre 1993 et 1998.

140 millions à Genève

Les notes indiquent que les membres du consortium ont soigneusement choisi le paradis fiscal où devaient passer les commissions. L'île portugaise de Madère a été écartée, car les transactions importantes doivent y être signalées dans les comptes des sociétés – «cela crée des difficultés au sujet de l'arrangement «culturel»», souligne l'auteur des carnets. Le montage suivant semblait plus discret: «Entité à Gibraltar, compte […] banque Leu Genève. Pas de banque possédée par US.»

La société écran de Gibraltar s'appelle TriStar: son nom revient souvent dans les cahiers, de même que celui de l'avocat anglais qui la contrôle, Jeffrey Tesler. C'est lui qui a versé les 385 000 dollars retrouvés sur le compte suisse d'Albert Jack Stanley. «TriStar n'a pas de substance, c'est juste un agent», relève un cahier daté de 1995. «TriStar – nouveau ministre doit être inclus dans les 60 millions $», lit-on ailleurs. Lorsque le général Abacha meurt en juin 1998, le consortium semble s'inquiéter des commissions qui lui étaient destinées: «Culturel – paiement de mai fait, continuer paiement sauf pour No 1.» Plus loin: «Est-ce que JT a cessé de payer Abacha? Oui. […]» Et encore: «Les compagnies américaines ont un problème avec les frais. Tesler devrait faire profil bas à cause de son association avec le régime Abacha.»

Malgré les recherches menées en Suisse, les enquêteurs n'ont pas découvert de versements de Jeffrey Tesler vers le général Abacha ou sa famille. Les investigations se poursuivent pour savoir si d'autres comptes dans des paradis fiscaux ont été utilisés. L'avocat anglais assure qu'il n'a corrompu personne. Quelque 140 millions de francs ont été bloqués sur ses comptes à Genève: selon lui, il s'agit d'un salaire rétribuant les informations qu'il donnait au consortium concernant le Nigeria. Dans ce cas, il serait de loin l'acteur le mieux payé de ce contrat mirifique.