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«Les caisses de pension ne spéculent pas sur le franc suisse»

Le directeur de l’Association des instituts de prévoyance demande à la BNS de ne pas payer de taux négatif

«Les caisses de pension ne spéculent pas sur le franc suisse»

Stratégie Le directeur de l’Association des instituts de prévoyance demande à la BNS de ne pas payer de taux négatifs

Hanspeter Konrad est une personnalité marquante du monde des caisses de pension. Il est en effet directeur de l’Association suisse des instituts de prévoyance (ASIP) depuis 2004.

Le Temps: Les taux d’intérêt négatifs menacent-ils les assurances sociales?

Hanspeter Konrad: Le principal problème réside dans le niveau historiquement très bas des taux d’intérêt. Les difficultés se sont accentuées avec l’introduction des taux négatifs.

Les caisses de pension ont une mission. Elles s’engagent à fournir les prestations définies par la loi. Elles doivent verser 20 à 25 milliards de francs de rentes. Cet engagement les oblige à détenir des liquidités, mais leur détention est aujourd’hui sanctionnée. Personne ne connaît l’évolution ultérieure. Si les taux devenaient encore plus négatifs, les difficultés pourraient encore s’aggraver. Nous demandons à la Banque nationale de libérer les caisses de pension de l’obligation de payer des taux négatifs.

– Que se passe-t-il si les taux sont durablement négatifs?

– L’économiste Kurt Schiltknecht a évoqué le terme de menace pour les assurances sociales. Nous pensons qu’il faut prendre des mesures correctrices. Non seulement la prévoyance mais aussi les assurances maladie sont concernées, comme toutes les institutions ayant l’obligation de détenir des liquidités pour remplir leur mission.

La BNS veut rendre le franc inattractif auprès des investisseurs étrangers. Mais le fait de pénaliser les caisses de pension ne permet pas de lutter contre la hausse du franc. Les caisses de pension ne spéculent pas sur le franc.

Il ne faut pas paniquer, mais l’environnement de taux extrêmement bas complique notre tâche.

– Est-ce que vous multipliez les initiatives de lobbying contre les taux négatifs?

– Nous avons écrit à la BNS, laquelle a refusé de nous épargner les taux négatifs, ainsi qu’à des parlementaires. Le Conseil fédéral prendra une décision à cet égard et présentera ses propositions.

– Les caisses de pension de l’Etat, comme Publica, étaient exemptées. Etait-ce de la discrimination?

– Nous pensons que toutes les caisses de pension devaient être exemptées dans l’intérêt des assurés.

– La BNS a finalement décidé de supprimer les exceptions. Qu’en pensez-vous?

– La décision est compréhensible, sous l’angle des caisses de pension. Les assurances sociales ne sont pas des spéculateurs étrangers que l’on devrait effrayer par ces mesures. Comme l’AVS, les caisses de pension devraient être libérées des taux négatifs. Ceux-ci accentuent la difficulté pour les instituts de prévoyance d’atteindre les rendements nécessaires à un moment où les rendements obligataires sont extrêmement bas. La pression qui pèse sur les caisses est croissante et pénalise finalement les assurés.

Cette règle devrait être éliminée.

– L’euro a continué de baisser ces dernières semaines. Est-ce que la BNS va rendre les taux encore plus négatifs?

– Personne ne connaît l’avenir, mais nous devons répéter que nous ne sommes pas responsables de cette situation et que nous avons besoin de liquidités pour accomplir notre mission.

– Est-il possible de réduire le montant des liquidités des caisses de pension?

– Non, elles sont nécessaires pour le paiement des rentes.

– Le bas niveau des taux amène-t-il les caisses de pension à prendre davantage de risques dans leur allocation de placement?

– Non, l’allocation de portefeuille des caisses de pension reste prudente avec en moyenne 35% d’obligations, 18% d’immobilier et 30% d’actions. L’argent de la prévoyance professionnelle est placé de façon disciplinée et diversifiée. Chaque caisse de pension adapte son allocation dans l’intérêt des assurés, en fonction de sa capacité à supporter les risques et de sa structure.

– Ne dramatise-t-on pas les problèmes du deuxième pilier? Les performances financières ne sont-elles pas largement supérieures au taux technique des institutions?

– Il n’y a aucune raison de dramatiser la situation. La stratégie de placement ne change pas, de toute manière, d’un jour à l’autre. C’est le fruit de longues réflexions sur les différentes allocations par classe d’actifs.

– Le deuxième pilier a-t-il besoin d’une hausse des actions sous peine de rencontrer de graves difficultés?

– Oui, c’est pourquoi les caisses de pension doivent diversifier leurs actifs. Les actions sont des placements volatils. Il appartient finalement aux organes de chaque caisse de pension de prendre une décision en fonction de la structure des risques et des engagements. Une institution avec une forte proportion de rentiers doit réduire ses risques, donc la part en actions. Une caisse de pension avec une forte part d’assurés actifs pourra détenir davantage d’actions.

Mais avec des taux bas, il est difficile pour une caisse de pension au profil de risque conservateur d’atteindre son objectif de rendement, surtout si son taux technique est encore élevé. Certaines caisses de pension à forte proportion de rentiers s’apprêtent à réduire les taux techniques autour de 2%.

– Est-ce que le taux de référence va encore baisser?

– Le taux de référence de la chambre des actuaires se situe actuellement à 3%. Il est valable jusqu’au 30 septembre 2015 (DTA 4). La tendance est certainement à la baisse. Or l’évaluation des engagements augmente avec la baisse du taux technique.

– Est-ce que les caisses de pension ont besoin d’une plus grande flexibilité dans l’allocation de placement?

– Les quotes-parts maximales sont définies par la réglementation, par exemple les 30% en monnaies étrangères. Il en résulte une certaine flexibilité. Le pire serait de limiter les possibilités de placement. Les caisses de pension devraient aussi avoir la possibilité de dépasser les quotes-parts maximales si elles peuvent expliquer leurs décisions. Certains milieux aimeraient introduire un plafond aux coûts des placements. Nous nous y opposons fermement.

– Quelles alternatives de placement sont en vogue?

– Certaines caisses de pension ont décidé d’augmenter la part en infrastructures (eau, énergie). Les mesures de prudence et d’analyse habituelles doivent être prises lorsque de nouveaux segments sont pris en compte.

– Le débat sur la réforme Berset va-t-il dans le bon sens?

– Nous soutenons l’idée centrale de la réforme du Conseil fédéral, la prise en compte des deux piliers (AVS et prévoyance professionnelle) au sein du même projet de réforme. Nous refusons la tactique du salami. Le citoyen devra sans doute s’exprimer au terme de la procédure.

– Est-ce qu’en l’état actuel la réforme Berset obtiendrait une majorité?

– Le Conseil fédéral a mis sur pied la réforme il y a deux ans. Nous sommes encore éloignés du projet final. Nous devons tout entreprendre pour que la réforme aboutisse. Il y va de la sécurité et de la stabilité de la prévoyance. Le Conseil des Etats commencera l’analyse du projet et devrait en débattre avant les élections au parlement. Le Conseil national qui sortira des urnes se penchera sur le projet après celles-ci.

– Depuis le lancement du projet, les marchés ont fortement évolué. Faut-il adapter la réforme aux nouveaux taux d’intérêt et baisser davantage le taux de conversion?

– Certes, les taux d’intérêt ont continué de baisser. En outre, le résultat de l’AVS a été négatif en 2014. Mais nous devons continuer de considérer les thèmes dans le même paquet et ne pas isoler par exemple le taux de conversion.

La réforme doit aboutir. Les ajustements sont nécessaires mais doivent encore être définis. Certains groupes aimeraient gagner du temps et se cramponnent au statu quo. Les syndicats mettent l’accent sur le premier pilier. Mais nous devons réformer la prévoyance aujourd’hui pour que les ajustements ne soient pas trop douloureux pour les assurés. C’est notre devoir en tant qu’association représentant les caisses de pension et un système basé sur le partenariat social. Nous devons toutefois procéder à une correction du taux de conversion.

– Comment pouvez-vous convaincre le public de la nécessité d’une baisse des rentes?

– Le taux de conversion doit baisser, mais il faut maintenir le niveau des prestations. Nous devons trouver des solutions qui garantissent cette compensation. En 2010, lors de la votation sur la baisse du taux de conversion, nous n’y étions pas parvenus. La première réduction de 7,2 à 6,8% avait été accompagnée de mesures complémentaires. Elle n’avait pas donné lieu à un référendum. Nous pouvons expliquer aux assurés actifs que l’actuel système n’est pas juste parce que chaque nouveau retraité reçoit 40 000 francs de subvention des actifs.

On ne peut tolérer des subventions croisées des actifs vers les retraités que temporairement, au nom d’une certaine solidarité, mais à moyen terme elles doivent être abolies.

– Est-ce que ce refus de répondre aujourd’hui aux problèmes provoquera de violentes réactions auprès des jeunes?

– La prévoyance est un système qui doit être adapté en douceur. Nous sommes dans un processus. Le Conseil fédéral a publié une étude sur 27 institutions qui dénonçait les subventions croisées. Des caisses de pension évaluent aussi ces subventions et les communiquent à leurs assurés dans le rapport annuel. Notre travail consiste à sensibiliser tous les acteurs. En 2010, ce travail d’information avait débuté trop tardivement.

– Pourquoi existe-t-il un fossé entre Suisse romande et alémanique?

– La perception est différente, mais dans les deux régions personne n’échappe aux effets de l’augmentation de l’espérance de vie. Le vieillissement n’épargne pas la Suisse romande.

La perception du sujet est importante. Mais chaque décennie, l’espérance de vie augmente d’une année et les études neutres montrent que la tendance se poursuivra.

– Est-ce que le troisième cotisant peut répondre au problème démographique?

– Restons prudents. Les espoirs de rendement des marchés financiers ne doivent pas être exagérés.

Le taux de conversion devrait être réduit à 6%, et sous l’angle actuariel des consultants sont d’avis que la baisse devrait être bien plus forte. A mon avis, nous devrions réanalyser la situation tous les cinq ans.

– Comment intégrer la question de la performance des marchés dans la détermination du taux de conversion?

– Le troisième cotisant intervient sur le niveau du taux de conversion comme l’espérance de vie. On peut se réjouir de la performance des trois dernières années, mais personne ne sait si elle se répétera. Le taux technique doit aussi être adapté au sein des caisses de pension en fonction de leur structure. Même un taux technique de 2,5 à 3% n’est pas aisé à atteindre sur les marchés.

– La réforme Berset avance lentement. Mais d’autres pays semblent s’adapter plus rapidement, soit en relevant l’âge de la retraite, soit en dépolitisant les paramètres. Est-ce que la Suisse demeure un bon exemple?

– L’OCDE ou les associations européennes d’instituts de prévoyance soulignent les qualités du modèle de trois piliers de la prévoyance suisse. Mais ses défis restent nombreux, par exemple sur l’âge de référence pour partir à la retraite. Une réforme a besoin d’une dizaine d’années pour être mise en œuvre.

Le taux de conversion est une donnée technique et un minimum de flexibilité s’avère nécessaire. Dans la consultation, comme association, nous avons dit que le paramètre actuel devrait être défini par le Conseil fédéral. Mais le moment ne semble pas encore venu pour un tel changement.

– Les assureurs vie gagnent des parts de marché auprès des entreprises. Est-ce un problème pour l’ASIP?

– Les deux modèles sont possibles, celui des caisses autonomes, qui reste largement majoritaire avec 3 millions d’assurés, et celui de l’assurance complète (assureurs vie), avec des garanties qui plaisent notamment aux PME, même si elles ne sont pas gratuites. La baisse des bourses a renforcé l’attrait de ces dernières. Le modèle des caisses semi-autonomes, à mi-chemin, est également très demandé. Le marché et la concurrence fonctionnent bien dans la prévoyance. L’important est de définir et de maintenir des règles du jeu claires et stables. La question de la quote-part minimale légale doit aussi être réglée de façon transparente.

– Quelle sera la solution gagnante des trois prochaines années?

– On ne peut pas parler de gagnants ou de perdants. La question porte plutôt sur la définition des conditions-cadres pour les caisses de pension autonomes et les institutions collectives. Il appartient à chaque caisse de choisir sa solution. Tout le monde sortira gagnant.

– Des institutions de prévoyance disparaissent ou fusionnent. Est-ce que de plus en plus de caisses de pension risquent de faire faillite?

– Non, ces mutations structurelles ne sont pas dues à des faillites! Mais il faut prendre des mesures correctrices. Il faut surtout mettre un terme au système de subventionnements croisés au profit des nouveaux retraités.

– Est-ce qu’avec la concentration des institutions, des caisses de pension deviennent trop grandes pour faire faillite?

– Le marché reste fragmenté avec 1900 caisses. Un processus de concentration est en cours, mais il n’y a pas de risque systémique pour les caisses de pension. Ce ne sont pas des acteurs en quête de profit comme les banques. Elles fonctionnent avec des partenaires sociaux au service de leurs assurés. Les caisses de pension ne sont nullement un risque pour les marchés financiers.

– Quels sont les principaux risques pour les caisses de pension?

– Ils se trouvent sans doute à l’actif de leur bilan (placements), mais en partie aussi au passif (évolution démographique).

– Vous ne mentionnez pas les risques réglementaires. Sont-ils donc dérisoires?

– Non. Mais si l’environnement de placement demeure avec des taux négatifs encore accrus et si la réforme ne se concrétise pas, alors les défis auxquels sera confrontée la prévoyance professionnelle seront encore plus importants. Des adaptations sont absolument nécessaires sur ces points.

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