«Ça a été la journée la plus horrible de ma vie», «En deux jours, j’ai eu un aperçu de l’imbécillité humaine». Suite à l’annonce des mesures inédites prises par le Conseil fédéral, le 13 mars, vendeurs et vendeuses sont devenus malgré eux les sociologues d’un pays semi-confiné.

Razzia sur les pâtes et le papier toilette, non-respect des distances de protection, personnes âgées dans les rayons… leurs témoignages, tous recueillis sous couvert d’anonymat, donnent un petit aperçu de la fébrilité qui a gagné une partie de la population.

On finit par être sur les nerfs

Yves*, gérant d’une petite surface neuchâteloise

Alors que très vite les gens se mobilisent pour témoigner leur reconnaissance au personnel soignant, les manifestations de soutien aux autres professions exposées en première ligne se font davantage attendre. Et il faut composer avec l’agressivité de certains clients doublée de la crainte d’être contaminé: «Le lundi, honnêtement, j’avais peur d’y retourner, confie Yves*, gérant d’une petite surface neuchâteloise. Le mercredi, j’étais sur le point de craquer. On finit par être sur les nerfs.»

S’ajoutent, pour certaines personnes, les soucis d’organisation familiale. Très vite, le syndicat Unia pointe Coop Romandie du doigt, accusant le détaillant de faire pression sur ses employées pour qu’elles ne manquent pas à l’appel pour des motifs de garde d’enfants.

Peur pour l’entourage

Mais plus encore que les difficultés organisationnelles et le comportement erratique de la clientèle, c’est surtout l’appréhension que reflètent les récits des personnes qui se retrouvent au front, notamment à la caisse: peur pour sa santé, peur pour celle de ses proches, voire des clients.

Lire aussi:  «Il faut penser à l’après-Coronavirus»

Tous relèvent des progrès, mais demandent encore des améliorations. «La protection en plexiglas posée devant les caisses de la Migros est trop étroite», signale une employée valaisanne. Porte-parole de l’enseigne, Tristan Cerf relève que le distributeur s’est démené pour installer ces protections au plus vite. Il appelle la clientèle à se discipliner et à parler au personnel derrière cette vitre.

Des vitres qui, en début de semaine, n’avaient pas encore été installées dans plusieurs magasins. Interpellée, la société Valora qui gère de nombreux kiosques a précisé prendre des mesures, sans évoquer des plexiglas. A nouveau sollicitée, elle signale en envisager «dans les endroits exposés». Certains interlocuteurs demandent des prescriptions plus claires de la part de l’Office fédéral de la santé publique.

Manque de prescriptions claires

Le recours aux masques et aux gants divise. Il a viré à un surprenant litige chez Migros Cornavin, à Genève. Des étudiants venus travailler avec une telle protection sur le visage se sont vu intimer l’ordre de la retirer.

Lire aussi: En Suisse, l’e-commerce est en ébullition

«Anxiogène. Contraire aux prescriptions de l’OFSP et de la direction générale», décrète le gérant de la succursale qui renverra l’un d’entre eux à la maison avec un congé sans solde pour la journée. Exit également les gants en latex que des employés privilégient au désinfectant, celui-ci «décapant la peau» après une utilisation soutenue. Migros vient toutefois de trancher en déconseillant, mais tolérant, l’utilisation de ce type de protections dans ses magasins.

Une consolation pour ces personnes qui ont parfois l’impression d’avoir «choisi le mauvais job»: le ton a changé dans la population, davantage consciente du mérite de ce personnel largement féminisé – 74% des effectifs, selon l’Office fédéral de la statistique.

Les autorités ont intégré ce corps de métier dans leurs remerciements. Chez Yves, un sentiment de fierté a succédé à la boule au ventre: «Aujourd’hui, je me sens utile car les gens ont à manger grâce à moi.»

* Nom connu de la rédaction

Explorez le contenu du dossier