Quand on arrive, le long du Rhin, à la hauteur du quartier général de Novartis à Bâle, on tombe sur des grilles et des caméras. L’entrée principale, un local noir sur une zone bétonneuse, fait penser à un ancien bureau de douane d’Allemagne de l’Est. Elle cache une rangée d’arbres et une allée. La Fabrikstrasse existe depuis des décennies et elle doit son nom au passé industriel du site.

L’allée mène vers un lieu où le passé côtoie le présent. Une terre de contrastes où les anciennes méthodes de travail cèdent la place aux structures horizontales. Où la puissance financière d’une des plus grandes firmes pharmaceutiques du monde s’articule avec un esprit de start-up. Où les prouesses scientifiques s’accompagnent de scandales et où, derrière des grilles, on joue la carte de l’ouverture.

Il y a vingt-cinq ans, en mars 1996, ce site de 42 hectares était au centre d’une fusion entre le groupe Sandoz, qui occupait les lieux, et Ciba-Geigy, un poids lourd de la chimie siégeant sur l’autre rive du Rhin. Ces entreprises centenaires donnaient naissance à Novartis.

La Fabrikstrasse a conservé son nom mais elle aurait pu adopter celui de «Forschungsstrasse», rue de la recherche, tant l’endroit a changé. Jadis, selon Jorinde Behrens, cheffe de la division des biens immobiliers du groupe, «c’était un lieu industriel avec des cheminées et des camions circulant dans les rues». L’idée d’en faire le cœur de l’empire Novartis émerge en 2002. Il y avait de la place, les usines, trop proches de la ville, ayant été déplacées. Il fallait reconstruire, adapter le site à de nouvelles fonctions, le rendre attractif pour attirer des talents.

Fil rouge rectangulaire et sobre

Désormais, l’artère principale du Novartis Campus est entourée de nouveaux bâtiments. Ces derniers ont été érigés sous la supervision de grands architectes, avec chacun leur style, mais en suivant un fil rouge, rectangulaire et sobre. Seul un auditoire aux formes excentriques déroge à cette règle. Les arbres alignés donnent à l’endroit une allure de maquette d’autant plus irréelle qu’il est largement vide ce 17 mars, jour de notre visite.

La pandémie force 80% des 8000 employés du groupe travaillant ici à rester chez eux. En Suisse, Novartis recense 11 900 salariés, surtout au campus mais aussi à Schweizerhalle (BL), Stein (AG), Rotkreuz (ZG) ou encore Fribourg, Genève, Locarno et Zurich, un chiffre en baisse. En 2018, le groupe a dit qu’il allait se séparer de 1000 collaborateurs en Suisse. Il justifie cette mesure par le fait qu’il veut se concentrer sur des médicaments spécialisés et moins sur des produits de grandes séries. En 2014, il employait plus de 15 000 personnes en Suisse.

Sur le campus, une bâtisse en pierre des années 1940 côtoie un immeuble vitré. Une tour dessinée par Herzog & de Meuron, un bureau d’architecture bâlois, se dresse aux abords d’un ancien site de production. Le hall du Visitor Center est largement en bois. Des citernes jouxtent un parc et un bâtiment de laboratoires est entouré de plantes tombantes. On trouve aussi un totem amérindien, un babyfoot, un cœur géant en Lego. De l’art africain, une salle de gym et des affiches japonaises.

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«Cet écosystème doit encourager les échanges, selon Jorinde Behrens. En temps normal, il y a du monde, partout, des marchands de glaces et les restaurants, asiatiques, italiens, américains, sont ouverts.» Un «pavillon» en chantier doit servir de lieux d’accueil pour tout le monde. Car le campus veut s’ouvrir: en 2022, il sera possible au public d’y accéder sans rendez-vous, à condition de s’enregistrer à l’entrée.

Les espaces communs et les jardins ont largement remplacé les bureaux individuels. Vas Narasimhan, patron de Novartis depuis 2018, travaille dans un open space où les photos de sa famille sont visibles de tous. Son prédécesseur, Joe Jimenez, portait la cravate et il avait son bureau. Il était, dit-on ici, «plus traditionnel». Vas Narasimhan, 44 ans, est le plus jeune patron des grandes firmes pharmaceutiques. Il est vu comme le unboss – l’antonyme du chef. «Il a engagé une transformation culturelle, selon un porte-parole. On est passé d’une culture hiérarchique à une culture qui vise à instaurer une organisation plus agile et autonome.»

Ces trois dernières années, Vas Narasimhan a aussi entrepris la transformation de Novartis pour en faire un acteur majeur centré sur les médicaments personnalisés. En 2020, le groupe a investi 8,4 milliards de francs dans la recherche et le développement (R&D), dont 3,3 milliards dans son campus. Les principaux centres de R&D de la multinationale se trouvent à Cambridge (dans le Massachusetts) et à Bâle.

«Les entreprises pharmaceutiques donnent souvent une image de barrière mais la réalité est différente», selon Salah-Dine Chibout, responsable de l’innocuité du médicament chez Novartis, rencontré dans le Virchow, un édifice conçu par un architecte indien et qui fait cohabiter une végétation tropicale avec des laboratoires. «L’écosystème de la pharma se transforme, les partenariats public-privé se multiplient. Les collaborations avec le monde industriel étaient critiquées il y a dix ans, maintenant toutes les universités ont leur département de transferts technologiques», relève le scientifique.

Cerner les cancers

Le Friedrich Miescher Institute for Biomedical Research, affilié à l’Université de Bâle, doit s’installer sur le campus en 2023. Une quinzaine de start-up occupent depuis quelques mois un incubateur qui jouxte la Fabrikstrasse.

Les scientifiques veulent cerner les cancers, les maladies musculaires, rénales et inflammatoires. Ils se distinguent sur les thérapies radioactives et les diagnostics numériques là où, à Cambridge, on mise sur l’ophtalmologie, les neurosciences, les maladies cardiovasculaires et, aussi, les cancers. Des médicaments phares, dont le Glivec, le Piqray, le Cosentyx et l’Entresto, sont issus de recherches menées au campus. Ces quatre traitements ont généré des ventes de 8 milliards de dollars en 2020.

«Certains traitements sont peu invasifs, ils se réduisent quasiment à une prise de sang puis à une réinjection de ce même sang, traité. Ils peuvent paraître chers car on ne se rend pas compte du travail de R&D qu’ils ont nécessité et la valeur qu’ils représentent», indique Salah-Dine Chibout.

Le chercheur pense aux thérapies cellulaires CAR-T, qui permettent au système immunitaire de reconnaître un cancer. Des gènes sont insérés dans des cellules sanguines réinjectées aux patients. De tels traitements sont commercialisés et d’autres, liés à des tumeurs, sont testés. «Dans vingt ans, on combinera plus finement les diagnostics numériques aux traitements, ils seront plus précis, plus préventifs», prédit-il.

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Salah-Dine Chibout pense aussi au Zolgensma. Cette autre thérapie génique en partie testée à Bâle symbolise Novartis à bien des égards: issue d’une prouesse technologique, elle est vendue à 2 millions de dollars, ce qui en fait le traitement le plus cher du monde. Avant la pandémie, elle faisait scandale à la suite d'une affaire de manipulation de données et d’une loterie visant à tirer au sort les bébés qui en bénéficieraient gratuitement. Novartis a racheté la société française qui l’a conçue, AveXis, pour 8,7 milliards de dollars en 2018.

Les grosses transactions, c’est aussi la marque de Vas Narasimhan. Depuis 2018, les emplettes et désinvestissements de Novartis ont porté sur 80 milliards de dollars. Le groupe a avalé des entreprises dans le New Jersey, dans l’Indiana, en France ou à Cambridge. En 2019, il se sépare d’Alcon, une unité de traitements oculaires. Alcon figure désormais parmi les 20 principales cotations de la bourse suisse.

L’argent, Novartis doit aussi en allouer à des amendes, nombreuses en 2020. En juillet, le groupe lâche 678 millions de dollars pour clore une affaire de pots-de-vin aux Etats-Unis. Il débourse 51 millions à la suite de suspicions d’abus des assurances outre-Atlantique. En juin, les Etats-Unis accusent Sandoz de «fraude massive» sur le prix de certains médicaments. Cette filiale avait, en mars, déboursé 195 millions pour mettre fin à des accusations selon lesquelles elle se serait entendue avec des concurrents pour fixer les tarifs de génériques.

«A la pointe sur les ARNm»

«Ces cas se sont produits il y a de nombreuses années, la situation de l’époque ne peut être comparée à celle d’aujourd’hui», selon un porte-parole qui indique que, depuis, les équipes chargées des questions éthiques se sont renforcées. Plus de 500 personnes en font partie. En 2020, Novartis a engrangé un chiffre d’affaires de 48,66 milliards de dollars (+3%). Son bénéfice net s’est envolé de 9% à 13,16 milliards.

Face à la pandémie, elle ne figure pas aux avant-postes. L’entreprise a vendu son unité de vaccins en 2015. Elle planche néanmoins sur des traitements et prête main-forte à des fabricants de vaccins à ARN messager. «Novartis est à la pointe de la recherche sur les ARNm», poursuit Salah-Dine Chibout. Les ARNm se démarquent du côté des vaccins mais ils ont aussi un formidable potentiel dans d’autres domaines, notamment en oncologie, selon lui.

Dans le Virchow, derrière les plantes, on devine les laboratoires. Des pipettes y côtoient des centrifugeuses, des blouses blanches, des robots. Au rez-de-chaussée, une statue de la déesse hindoue Ganesha nous indique la sortie. On reprend la Fabrikstrasse, passe devant un supermarché, une banque et des œuvres d’art. Le «bureau de douane» de l’entrée principale a été dessiné par Marco Serra, un architecte italien.