OPINION

Le capitalisme doit devenir créatif

En aidant les autres, les entreprises contribuent à accroître leurs profits.

Lors d'un discours au meeting annuel du World Economic Forum de Davos, en janvier dernier, Bill Gates a pris la parole en plénum pour décrire un concept qu'il a nommé «creative capitalism», ou «capitalisme créatif». D'après lui, le monde est meilleur aujourd'hui qu'il ne l'a jamais été. Même si des progrès considérables doivent encore être faits dans de nombreux domaines, l'espérance de vie a presque doublé en un siècle, il y a aujourd'hui plus de personnes que jamais auparavant qui bénéficient de droits civiques et jouissent de la liberté économique et les droits des femmes et des minorités sont de mieux en mieux respectés partout dans le monde.

L'état du monde, donc, s'améliore grâce aux progrès constants de la science et de la médecine, ainsi qu'à une certaine évolution des mentalités. En prononçant ces mots, Gates se décrit comme un optimiste, mais aussi comme quelqu'un de réaliste et d'impatient qui se rend compte que, si les choses semblent évoluer dans le bon sens, il y a encore beaucoup de défis à surmonter et que la planète n'est pas devenue meilleure à vivre pour tout le monde.

Le génie du capitalisme tient dans sa capacité à faire en sorte que les intérêts égoïstes de chacun servent l'intérêt général. C'est ce phénomène qu'Adam Smith avait appelé la «main invisible» dans son ouvrage bien connu Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations. Mais faire confiance au fait que la poursuite d'intérêts égoïstes mène toujours au bien de tous serait se cacher une partie de la réalité. En effet, en parallèle à cette amélioration des conditions de vie de beaucoup, la situation s'est aggravée dans le tiers-monde et il y a aujourd'hui un milliard de personnes qui vivent avec moins d'un dollar par jour et qui n'ont pas accès à une quantité de nourriture suffisante, à l'eau potable et à l'électricité. Selon Gates, cette aggravation provient du système de marché sur lequel l'économie fonctionne. En effet, quand la fortune d'une population augmente, la motivation financière de leur offrir des produits et services augmente également. Au contraire, dans le tiers-monde, cette motivation est très faible car les profits à réaliser sont minimes, voire inexistants. En plus de cela, ce sont les habitants du tiers-monde qui vont probablement le plus souffrir des conséquences de la croissance des pays industrialisés, soit du réchauffement climatique, alors que ce sont eux qui sont le moins à l'origine de ce réchauffement.

Il faut donc trouver des solutions pour remédier à cette situation, non pas en changeant fondamentalement le système économique actuel, mais en l'améliorant. On oublie souvent en citant la Richesse des nations qu'Adam Smith a écrit un autre livre, intitulé Théorie des sentiments moraux. Pour Smith, ces deux ouvrages allaient de pair et ne sauraient être utilisés l'un sans l'autre. La Théorie des sentiments moraux de Smith avance que l'activité de l'homme est déterminée par deux grandes tendances qui peuvent sembler contradictoires: l'égoïsme et l'altruisme. Tout en poursuivant son propre intérêt, l'homme ne peut pas s'empêcher de se préoccuper de ce qui arrive aux autres. Cet intérêt pour les autres lui procure aussi des avantages, car en faisant du bien autour de lui, il s'attire de la reconnaissance de la part de ses pairs.

Là est peut-être la solution au problème évoqué ci-dessus: quand le profit n'est pas une motivation suffisante pour une entreprise de s'implanter dans le tiers-monde, il y a une autre source de motivation qui ne doit pas être sous-estimée: la reconnaissance. En étant active dans les marchés les plus pauvres et en proposant des produits à des prix abordables, une entreprise ne récoltera que des avantages: elle améliorera sa réputation auprès de sa clientèle et attirera à elle des collaborateurs de qualité.

Gates ne nie pas le fait que les aides gouvernementales ou privées sont nécessaires pour aider le tiers-monde. Il le montre bien à travers sa Bill & Melinda Gates foundation**, qui dispose de ressources à hauteur de 40 milliards de dollars, soit autant que ce que la Confédération distribue en 20 ans au titre d'aide au développement. Il met par contre en avant le fait qu'il y a des synergies extraordinaires que les entreprises peuvent trouver en conjuguant leurs propres intérêts avec ceux des populations les plus démunies. Un outil combinant ces deux éléments est bien plus fort que le commerce ou la philanthropie seuls.

Cela se fait aujourd'hui déjà et Gates en donne quelques exemples. Chez Microsoft tout d'abord, qui a distribué des logiciels pour une valeur de trois milliards dans le tiers-monde et développe des techniques permettant à des personnes illettrées de se servir d'un ordinateur. Tout en aidant les plus pauvres à obtenir l'accès aux moyens techniques qui leur permettront de rentrer en contact avec le reste du monde et de se développer, l'entreprise s'ouvre à long terme des nouveaux marchés. Les produits RED***, également, sont un des meilleurs exemples de ce qui peut se faire dans le domaine du capitalisme créatif. Ces produits au design exclusif sont proposés par toute une série de grandes marques (Apple, GAP ou Armani par exemple) et donnent l'occasion aux consommateurs de s'allier à une cause car une partie du produit de la vente est affectée à des projets humanitaires. Tout en constituant une opération rentable pour les entreprises qui les proposent car ils font l'objet d'une très forte demande, les produits RED ont permis à ce jour de distribuer des médicaments à deux millions de personnes en Afrique.

Il y a encore beaucoup de choses à inventer dans le domaine du capitalisme créatif. De nouvelles stratégies commerciales, bien sûr, mais aussi des outils de mesure permettant de rendre publics les progrès effectués et d'attribuer ainsi aux entreprises qui s'engagent sur ce terrain la reconnaissance qu'elles méritent. Smith disait dans sa Théorie des sentiments moraux que le principe de sympathie consiste surtout à partager les petites joies et les grandes peines des autres. Sachons aussi nous réjouir des grandes avancées qui restent possibles pour les pays du tiers-monde et espérons que les chefs d'entreprise présents à Davos, mais aussi ceux qui liront ces lignes, se rendront compte de l'énorme potentiel à tirer du fait d'aider les autres.

** http://www.gatesfoundation.org

*** http://www.joinred.com/

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