Gouvernance

Carillion, «l’entreprise qui gère le Royaume-Uni», dépose le bilan

L’entreprise est l’un des plus gros sous-traitants du gouvernement britannique, dans les écoles, les prisons ou encore les hôpitaux. Sa faillite questionne ce modèle

L’affaire est remontée au plus haut niveau de l’Etat. David Lidington, le numéro 2 du gouvernement britannique, a été chargé du dossier. Lors des réunions d’urgence pour s’en occuper, les ministres de l’Education, de la Défense, des Transports, de la Justice, de la Santé ainsi que le Trésor sont autour de la table.

Carillion, l’entreprise qui a été mise en liquidation judiciaire ce lundi, a une importance primordiale pour le bon fonctionnement de l’Etat britannique. Avec 43 000 employés, dont la moitié au Royaume-Uni, c’est l’un de ses plus gros sous-traitants. Le gouvernement compte 450 contrats avec l’entreprise, sans compter ceux passés avec les collectivités locales.

Carillion sert 32 000 repas scolaires par jour, gère des prisons, assure la maintenance et la propreté dans des hôpitaux… Il s’occupe de 50 000 logements dans les casernes de l’armée, il est le second plus gros fournisseur de travaux sur le réseau ferroviaire britannique, il fait partie du consortium chargé de construire la deuxième ligne de train à grande vitesse du pays. L’éditorialiste du quotidien The Guardian, Aditya Chakrabortty, la surnomme «l’entreprise qui gère le Royaume-Uni»: l’appellation est exagérée, mais son importance systémique est évidente.

Nationalisation écartée

A tel point que l’idée de nationaliser l’entreprise en faillite a été brièvement évoquée, avant d’être écartée fermement. «On ne peut pas s’attendre à ce que le contribuable sauve une entreprise privée», explique David Lidington.

Néanmoins, l’Etat va injecter des liquidités pour que ses services ne s’arrêtent pas brusquement. Pour que les cantines, les hôpitaux ou autres casernes continuent à fonctionner, les employés de Carillion, qui travaillaient indirectement pour le gouvernement, seront désormais payés directement par lui, au moins de manière temporaire. Cela ne change pas fondamentalement la donne: cet argent passait autrefois par Carillion, mais avait la même origine. Ensuite, il faudra trouver un repreneur, «soit un autre sous-traitant, soit en ramenant les services au sein du gouvernement», explique David Lidington.

Depuis juillet, Carillion était en survie. L’entreprise avait alors émis son premier avertissement sur résultat. Depuis, il y en a eu deux autres et le cours de bourse avait perdu 90% de sa valeur avant sa suspension lundi.

Environnement très compétitif

L’entreprise est victime d’un endettement excessif de 900 millions de livres (1,2 milliard de francs), auquel s’ajoute le déficit de son fonds de pension de 600 millions de livres. Pour une entreprise dont le bénéfice opérationnel en 2017 ne dépassait pas 150 millions de livres, selon le calcul des analystes d’UBS, cela représentait un poids excessif.

Parallèlement, Carillion a perdu de l’argent sur plusieurs grands projets. Les constructions d’un hôpital à Liverpool, d’un autre près de Birmingham et d’une voie express à Aberdeen, en Ecosse, accumulent les retards et les surcoûts.

Le tout se déroule dans un environnement très compétitif. Depuis 2010 et le lancement de son grand plan d’austérité, le gouvernement britannique serre la vis sur les contrats de sous-traitance. La marge bénéficiaire de Carillion n’était que de 4%: le moindre problème ou erreur de jugement dans la négociation des contrats suffisait à passer dans le rouge.

Echec d’un système idéologique

La faillite pose une question bien plus vaste, concernant le bien-fondé du modèle de sous-traitance généralisé opéré par l’Etat. «Ce n’est pas l’échec d’une entreprise mais d’un système idéologique qui consiste à sous-traiter systématiquement tous les services publics», accuse John Trickett, un député de l’opposition travailliste. Lors d’un débat urgent à la Chambre des communes, ce dernier ajoutait: «Le plus simple et le plus transparent ne serait-il pas de rapatrier ces contrats au sein du secteur public, où la motivation est le service du public et non pas le profit?»

Un tel discours est nouveau au Royaume-Uni, pays qui a eu énormément recours au secteur privé, notamment pendant les années Tony Blair. D’ailleurs, le tiers des contrats entre l’Etat et Carillion ont été signés par les gouvernements travaillistes d’avant 2010.

Selon Chris O’Leary, de l’Université de Manchester Metropolitan, l’efficacité de la sous-traitance des services de l’Etat est difficile à généraliser et dépend de chaque contrat. «En revanche, il faudrait éviter d’avoir systématiquement recours aux quelques mêmes grandes entreprises, ce qui concentre les risques.» Le gouvernement britannique vient de l’apprendre à ses dépens.

Publicité