Carl Icahn est un joueur. Et comme tout bon joueur, il ne gagne pas à tous les coups. Lundi, le célèbre investisseur new-yorkais a dû s’avouer vaincu. Se coucher. Dans un communiqué envoyé aux actionnaires de Dell, il a annoncé qu’il renonçait à se battre contre Michael, le fondateur de l’entreprise. Il ne s’opposera pas à l’offre de rachat de l’ensemble de la société – qui sera sortie de la bourse – sur laquelle doivent se prononcer, aujourd’hui 12 septembre, les actionnaires.

Depuis qu’il avait fait main basse sur 8,9% des parts en février dernier, Carl Icahn s’opposait pourtant à toute décote. Et donc à l’offre de 24,75 milliards de dollars faite pour Dell, qu’il jugeait «insuffisante». Il proposait à la place le versement d’un dividende de 9 dollars par action. Et l’éviction de Michael Dell. Des méthodes dictatoriales – «dignes de Vladimir Poutine», écrit-il – ont finalement eu raison de lui. S’il déclare ne pas avoir changé d’avis sur la valorisation de la société texane, il explique être parvenu à la conclusion qu’il lui serait «presque impossible de gagner la bataille de l’assemblée générale du 12 septembre».

S’il lui arrive de battre en retrait, Carl Icahn demeure un véritable cauchemar pour des patrons qui craignent son coup de fil autant que celui d’un inspecteur de la SEC, le gendarme de la bourse américaine. Le milliardaire de 77 ans prend rarement son téléphone pour annoncer de bonnes nouvelles à ceux qu’il accuse d’être incompétents et accros au golf.

Cet appel tant redouté, l’ancien directeur de Motorola s’en souvient bien. C’était en janvier 2007. Il se trouvait à Davos pour le World Economic Forum. A l’autre bout du fil, Carl Icahn lui annonce qu’il vient d’acquérir 1,4% de sa société. Et qu’il veut une place au sein du conseil d’administration. Le sang d’Ed Zander ne fait qu’un tour; sa carrière défile sous ses yeux. Quelques jours plus tard, il est convoqué dans les bureaux d’Icahn, au 47e étage d’un immeuble de Manhattan. Il devra quitter ses fonctions le 1er janvier 2008. Rapportée par le magazine Fortune, cette anecdote illustre la réputation qui entoure Carl Icahn au sein du club fermé des hauts dirigeants: celle d’un prédateur.

«Avant d’être une star de la finance, Carl Icahn a longtemps été considéré comme un pestiféré», raconte pourtant un gérant de hedge fund installé à Genève. Né en 1936 d’une mère enseignante et d’un père chantre dans une synagogue, Carl grandit à Brooklyn. Un diplôme de philosophie en poche, il se lance dans des études de médecine pour faire plaisir à sa mère. Il laisse tout tomber deux ans plus tard, à 24 ans, pour tenter sa chance à Wall Street.

Carl fait ses premières armes chez Dreyfus comme trader en options. Du haut de son mètre nonante, il regarde rapidement vers d’autres horizons. En 1967, il demande à son oncle de lui avancer 400 000 dollars pour acquérir une licence de courtier sur la bourse de New York. Il fonde alors Icahn & Company, sa propre société. Le début du succès avec des femmes, de l’argent et même un appartement au cœur de Manhattan.

Carl en veut plus. Toujours plus. Il décide de s’attaquer à des entreprises sous-évaluées, car mal gérées selon lui. Sa stratégie est simple sur le papier: s’inviter discrètement dans leur capital, revendiquer une place au conseil d’administration et imposer des changements de gouvernance. Elle tient parfois du bluff. Souvent du flair. L’une de ses premières cibles est Tappan Company, un fabricant de fours basé dans l’Ohio. Il se montre si intimidant avec la direction qu’un «chevalier blanc» est appelé à la rescousse pour lui racheter ses actions. Résultat: Carl empoche 2,7 millions de dollars de plus-value.

Ce filon – greenmail en anglais, sorte de chantage autorisé –, Carl Icahn va l’exploiter avec succès. Parmi ses victimes, on retrouve Texaco ou Phillips Petroleum. Mais son premier gros coup arrive en 1985 avec la reprise de TWA, compagnie aérienne au bord de la faillite. Cette fois-ci, le raider prend le contrôle de toute la société. Pour mieux la démanteler. Cessions d’actifs, licenciements, siphonnage du fonds de pension. Icahn est sans pitié. Durant son service militaire déjà, dans les années 1960, il plumait ses camarades aux cartes. Selon Mark Stevens, auteur d’une biographique non autorisée, la phrase «Si tu veux un ami à Wall Street, prends un chien» serait de lui, avant de s’être retrouvée dans la bouche de Gordon Gekko, dans un film culte de 1987.

En 2004, Carl crée son hedge fund, Icahn Partners. Sa renommée est telle qu’il peut exiger des frais de 2,5% pour la gestion et de 25% sur la performance – contre 2% et 20% pour ses concurrents. La crise ne l’épargne pas pour autant. Le mécontentement des clients (malgré un rendement de 100% entre la fin de 2004 et la fin de 2011) et les demandes de remboursement le convainquent de reprendre son indépendance. A redevenir un loup solitaire d’autant plus dangereux qu’il joue désormais avec son seul argent.

Sa nouvelle arme se nomme Icahn Entreprises LP, véhicule d’investissement dont il possède 90% des parts et qui dispose de 24 milliards de dollars. Intronisé «homme le plus riche de Wall Street» par Forbes en 2012, il se vante de pouvoir signer «un chèque de 10 milliards sans devoir vendre le moindre actif».

De quoi se frotter à de très gros poissons. Transocean d’abord. En mars 2013, il devient le principal actionnaire de l’entreprise de forage domiciliée à Zoug et exige le versement d’un dividende de 4 dollars par action. Sa proposition est finalement rejetée par les autres actionnaires. Mais il parvient néanmoins à imposer l’un de ses candidats au sein du conseil d’administration.

Début août 2013, rebelote. Carl Icahn s’attaque cette fois à un monstre. Sur Twitter – nouveau jouet qu’il dit «aimer autant que Dell» –, il annonce son entrée au capital d’Apple, société «extrêmement sous-évaluée». Deux tweets et l’action bondit de 4%. Tim Cook, successeur de Steve Jobs, est contraint d’accepter un dîner en tête à tête agendé d’ici à la fin du mois de septembre. Au menu: un rachat d’actions que Carl Icahn veut imposer à la marque à la pomme.

A l’âge de la retraite, Icahn est plus actif que jamais. Arborant désormais une fine barbe blanche, il s’octroie quelques jours seulement de congé par an dans ses maisons du New Jersey et de Floride avec Gail, son ancienne secrétaire devenue sa deuxième femme. Il a même vendu son yacht de 54 mètres parce qu’il s’y ennuyait. «Drogué du travail», comme il se décrit lui-même, Carl Icahn est également rancunier. Bill Ackman l’a appris à ses dépens. Activiste, milliardaire comme lui, il aurait pu être son fils. Il est devenu son pire ennemi. Suite à un contrat non respecté et sept ans de procédure, Icahn a été condamné à reverser 9 millions à Bill Ackman en 2011. L’affaire aurait pu s’arrêter là si l’élève n’était pas allé se vanter de sa victoire auprès des journalistes.

Un an plus tard, Icahn apprend que son rival a vendu pour 1 milliard de dollars d’actions Herbalife à découvert, pariant sur la chute du titre. Une occasion en or de se venger. Il achète alors pour 600 millions de dollars du même titre, le fait savoir et place deux hommes au sein du conseil d’administration. Bingo. L’action redécolle et Ackman se retrouve coincé avec une position «short» de 20 millions d’actions. S’ensuit un échange houleux en direct sur CNBC qui restera dans les mémoires.

Bill Ackman aura appris une chose au moins: rares sont ceux qui ont le dernier mot lorsqu’ils se retrouvent à la même table que Carl Icahn.

«Avant d’être une star de la finance, Carl Icahn a longtemps été considéré comme un pestiféré»