Carlo Sommaruga est président de l’Asloca depuis 2016. Mais voilà plus de trente ans que le conseiller aux Etats socialiste défend les intérêts des locataires au sein de l’association. Sans jamais faiblir, dans un face-à-face qui, pourtant, peut parfois sembler inégal. «Nous avons une vraie capacité de mobilisation», assure l’avocat genevois. Pandémie, lobbies immobiliers, creusement des inégalités, assainissement des bâtiments… Carlo Sommaruga n’est jamais en manque de raisons de s’insurger.

Le Temps: A quoi ressemblerait une conjoncture économique favorable aux locataires?

Carlo Sommaruga: Cela pourrait être maintenant, avec des taux bas et des vacances qui augmentent dans diverses régions. Cette conjoncture devrait faire baisser les loyers. En réalité, ce n’est pas le cas.

Les taux de vacance augmentent, mais les loyers ne baissent pas?

Des études bancaires ou immobilières affirment régulièrement que le marché se détend et que les loyers baissent. Elles évoquent les loyers de l’offre. Les nouveaux baux sont proposés à un prix moins élevé qu’auparavant. Toutefois, dans les faits, lors de la conclusion des nouveaux baux, les loyers sont fortement majorés par rapport au précédent. Leur niveau augmente. C’est confirmé par l’indice des loyers de l’Office fédéral de la statistique (OFS). En vingt ans, en Suisse, les loyers ont augmenté de 30%, alors que les salaires seulement de 16%.

Et les taux bas, ils ne bénéficient pas non plus aux locataires?

Une étude de 2017 de la banque Raiffeisen a montré que les loyers étaient 40% plus élevés que s’ils avaient été adaptés, selon la loi, au taux hypothécaire de référence! Pour les locataires suisses, cela équivaut aujourd’hui à une facture annuelle supplémentaire de 14 milliards de francs.

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N’est-ce pas aux locataires de se montrer plus actifs et de demander des adaptations?

Le droit du bail fait reposer tout le poids de la lutte contre les abus sur le dos des locataires. Contestation du loyer initial, contestation de hausse ou demande de baisse. En plus, il existe toujours la crainte d’être placé sur liste noire. Pourtant, le droit du bail protège les locataires qui font ces démarches. Les mesures de représailles des bailleurs ou des régies sont rares.

L’Asloca ne peut-elle pas inciter les locataires à se montrer plus proactifs?

C’est ce que nous faisons. Ainsi, malgré les dernières attaques du Tribunal fédéral aux droits des locataires, l’Asloca enregistre régulièrement des succès sur le plan légal. Toutefois, pour qu’un locataire puisse bénéficier pleinement de ses droits, il devrait être un militant judiciaire permanent.

Ne faudrait-il pas agir au niveau politique?

Au parlement fédéral, la situation est bloquée. Les milieux immobiliers détiennent la majorité. Cela dit, l’Asloca remporte des victoires politiques au niveau cantonal sur les logements abordables, les coopératives d’habitation ou les loyers après travaux.

Le 21 juin dernier a eu lieu une rencontre entre les partenaires sociaux de l’immobilier et le président de la Confédération, Guy Parmelin. Qu’y a-t-il à en retirer?

Le fait qu’elle ait été organisée est un geste à saluer. Cela a notamment été l’occasion de rappeler à Guy Parmelin les faiblesses du contrôle des loyers actuel, et que les locataires suisses payent 14 milliards de francs de trop par an. C’est un chiffre important à considérer d’un point de vue macroéconomique. De l’argent qui ne va pas à la consommation et qui sert de rente au capital. Certains objectent qu’une partie de cet argent va aux caisses de pension, donc alimente notre système de retraite. Mais c’est aussi une somme qui n’est pas disponible pour les locataires pour constituer individuellement leur 3e pilier.

Je remarque que durant cette crise, les seuls à ne pas avoir fait de concessions particulières, ce sont les propriétaires

Carlo Sommaruga

Au sortir de cette table ronde, vous avez aussi appelé à un droit du bail plus «préventif». Cela signifie plus de contrôles, plus de réglementation?

Comme expliqué, la lutte contre les abus est à la charge des locataires qui, méfiants ou apeurés, ne font pas valoir leurs droits. Il faut donc un autre type de contrôle des loyers. La Suisse a déjà connu le contrôle ou la surveillance des loyers. Un système de contrôle périodique de respect de la loi, comme pour l’AVS ou la TVA, est une piste.

Les forces politiques sont-elles inégales?
Lors de cette table ronde, il était frappant de constater que l’Asloca s’est retrouvée seule face à toutes les organisations représentant les intérêts du secteur de l’immobilier: la SVIT, la HEV, la FRI, l’USPI, etc. Toutefois, les organisations des locataires comme celles des bailleurs ont jusqu’à aujourd’hui eu la capacité de gagner les référendums et de faire échouer les initiatives populaires des autres.

Vous parvenez donc à faire entendre votre voix?

Aujourd’hui, si le discours de l’Asloca est devenu plus audible, c’est parce que nous avons consolidé l’organisation, que l’on s’est organisé pour être plus présent partout où nous le pouvons. Nous avons désormais toutes les armes, et une vraie capacité de mobilisation. J’en veux pour preuve l’initiative pour «Davantage de loyers abordables» [refusée par le peuple en février 2020, ndlr], qui a remporté la majorité des voix en Suisse romande (50,1%) et 42% des votes à l’échelle suisse.

La pandémie et les chocs qu’elle a provoqués semblent avoir amélioré le dialogue entre propriétaires et locataires. Pouvez-vous le confirmer?

Ce dialogue a pu avoir lieu entre propriétaires et locataires commerciaux, lorsque l’Etat s’est engagé. Il y a eu des arrangements lorsque les autorités cantonales ont participé à l’effort comme à Genève, Neuchâtel, Fribourg ou dans le canton de Vaud. Mais, plus globalement, je remarque que, durant cette crise, les seuls à ne pas avoir fait de concessions particulières, ce sont les propriétaires. Pourtant, l’enjeu était limité pour eux. Si l’on prend l’exemple d’un immeuble de quatre étages de logements et d’un rez-de-chaussée de commerces, il s’agissait de trouver un arrangement pour deux mois, pour le premier semi-confinement, sur 20% du revenu locatif, soit moins de 4% du revenu annuel. Il fallait voir, l’année dernière, comment les milieux immobiliers se sont organisés pour éviter que le parlement ne légifère sur la question des loyers commerciaux pendant le semi-confinement.

Pourtant, selon les sondages de l’Office fédéral du logement (OFL) sur les fermetures forcées, lorsque bailleurs et locataires sont entrés en négociation, ils ont réussi à s’entendre deux fois sur trois.

Il faut surtout retenir que seuls 30% des locataires commerciaux ont trouvé un arrangement avec leur bailleur. Et l’OFL ne dit pas de quelle nature il était. Car s’il s’agit d’un report du loyer, cela ne fait que retarder le problème.

Diverses motions ont été déposées en juin pour que des règles concrètes empêchent les résiliations collectives et les hausses de loyer abusives, lors des assainissements énergétiques

Plus généralement, observez-vous une polarisation des rapports entre locataires et propriétaires?

Ce qui me préoccupe surtout, c’est l’anxiété grandissante du côté des locataires. Les inégalités se creusent. La charge locative se situe en moyenne à environ 20% du revenu. Mais cette moyenne dissimule de grandes disparités. Certains locataires doivent supporter une charge de 30 ou 40%. Au cours des dix dernières années, cette charge s’est accrue pour les bas revenus et réduite pour les hauts revenus.

J’aimerais aussi souligner qu’une étude du FMI, publiée fin mai, s’est intéressée au phénomène de la surcharge locative en Europe [lorsque le loyer d’un ménage dépasse 40% de son revenu, ndlr]. Elle nous conforte dans nos analyses et montre que nous ne sommes pas des idéologues de gauche qui raconteraient des salades. Même le FMI le dit: de nombreuses personnes dans ce pays souffrent d’une surcharge locative. Ce, alors que les propriétaires, eux, ont vu leurs coûts du logement baisser. Selon cette étude, le marché immobilier est devenu une vache à lait pour les investisseurs.

Dans sa communication, l’Asloca évoque régulièrement les «milliards» indûment encaissés par «les propriétaires immobiliers». N’est-ce pas utile de mieux faire la distinction entre les sociétés, caisses de pension et les petits propriétaires privés?

Certainement, les petits propriétaires ont une approche plus durable de leurs relations avec les locataires. Mais les régies immobilières, lorsqu’elles sont mandatées, visent les mêmes objectifs de maximisation du profit que les grands investisseurs. Les anciennes régies à la gestion de bon père de famille se font très rares.

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Pour les locataires suisses, quel sera le principal enjeu au cours de ces prochaines années?

Certainement la question énergétique, avec les nombreuses rénovations de bâtiments que celle-ci exige. Cela ne doit pas se faire sur le dos des locataires. Si elle avait été acceptée, la loi CO2 n’aurait eu que peu d’effet sur les loyers. C’est la raison pour laquelle l’Asloca n’avait pas donné de consigne de vote. Maintenant qu’elle a été refusée, nous allons revenir sur la nécessaire protection des locataires lors des rénovations. Les congés collectifs sont encore rares en Suisse romande, mais ils se multiplient en Suisse alémanique. L’objectif est évidemment une augmentation abusive du rendement locatif. Diverses motions ont été déposées en juin pour que des règles concrètes empêchent les résiliations collectives et les hausses de loyer abusives lors des assainissements énergétiques.


BIO

1959 Naissance à Zurich.

1984 Secrétaire syndical du Syndicat interprofessionnel de travailleurs (SIT).

1989 Obtient son brevet d’avocat.

1990 Entre comme avocat à l’Asloca Genève.

2003 Devient conseiller national.

2008 Naissance de son quatrième enfant.

2016 Devient président de l’Asloca Suisse.

2019 Est élu conseiller aux Etats.