Analyse

Carlos Ghosn, le Japon et nous

Le refus de la justice japonaise de libérer sous conditions Carlos Ghosn après sa comparution le 8 janvier confirme la volonté d’écraser le patron de l’Alliance Renault-Nissan

La justice japonaise est une machine effroyable. Comment qualifier autrement un système judiciaire dont le taux de condamnations dépasse les 95%? Carlos Ghosn semble pour sa part bien parti, avant même la tenue de son procès, pour finir lourdement condamné et publiquement vilipendé.

La question n’est pas, paradoxalement, de savoir si le patron de l’Alliance Renault-Nissan est, comme l’a affirmé le procureur du bureau d’enquêtes spéciales sur les affaires financières lors de sa comparution mardi 8 janvier, coupable ou non de fraude fiscale à grande échelle et de détournement de fonds, à hauteur d’environ 65 millions de francs.

Sur ce plan, la justice nipponne peut compter sur la complicité des actuels dirigeants du constructeur automobile pour lui fournir tous les éléments à charge, afin de monter un dossier d’accusation «en béton» contre l’homme d’affaires. Tandis que Carlos Ghosn, lui, s’est adjoint les services d’un des meilleurs avocats nippons, Me Motonari Otsuru, ex-procureur dudit bureau d’enquêtes et pourfendeur, jadis, des plus grands délinquants en col blanc de l’Archipel.

Tenu au bout d'une corde devant le tribunal

Le sujet porte, à ce stade, sur le traitement d’un prévenu pas comme les autres, dont les modalités d’arrestation, puis d’incarcération, sonnent déjà comme une condamnation. Arrêté le 19 novembre sur le tarmac de l’aéroport d’Haneda à Tokyo, alors qu’il venait de prendre place dans l’avion privé du groupe, Carlos Ghosn n’a, depuis son incarcération au centre de détention de Kosuge dans le nord de Tokyo, été visité que par son conseil et par les ambassadeurs des trois pays dont ce patron mondialisé possède la nationalité: la France, le Brésil et le Liban.

Des visites encadrées, limitées, concédées avec parcimonie par une administration pénitentiaire nipponne bien décidée à ne pas faire d’exception pour celui dont la presse et l’administration japonaise, jadis, louaient l’efficacité et les mérites. Le tout ponctué mardi matin par une apparition d’une trentaine de minutes au tribunal, menotté, chaussé des pantoufles de détenu, au bout d’une corde tenue par un garde.

Un traitement inacceptable en 2019

Or rien, dans ce dossier, ne justifie pareil traitement. Ni le risque de voir Carlos Ghosn fuir à l’étranger pour échapper à son procès, tant l’opprobre serait alors grand sur ce dirigeant qui clame son innocence. Ni le risque de le voir détruire des documents compromettants, vu la collaboration active de l’administration de Nissan avec la justice. Ni la possibilité de pressions diplomatiques, tant le silence des autorités françaises est aujourd’hui éloquent, par peur de voir l’Alliance Renault-Nissan payer demain le prix industriel et financier de la descente aux enfers judiciaires de ce patron star…

Carlos Ghosn n’a pas commis de crimes de sang. Il n’est pas accusé de viol, comme ce fut le cas aux Etats-Unis pour Dominique Strauss-Kahn ou Harvey Weinstein. Les montants des délits qui lui sont reprochés doivent être – même si cela n’excuse aucune malversation – mis en parallèle avec les profits de Nissan: 4,4 milliards de dollars en 2016.

Son traitement – qui ne suscite étonnamment aucune réprobation des grands capitaines d’industrie internationaux qu’il côtoyait chaque année au Forum économique mondial de Davos ou régulièrement au Salon de l’auto à Genève – est juste inacceptable en 2019, dans l’Etat de droit qu’est la troisième puissance économique mondiale. Dans la station des Alpes grisonnes, fin janvier, quelques voix courageuses seraient bien avisées de le dire haut et fort aux représentants de la «Japan Inc.».

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