Le jury de l’Ecole hôtelière de Lausanne (EHL) ne s’est pas trompé en 2011 lorsqu’il a décerné le Prix Esprit à Caroline Adler. La distinction ne récompense pas les résultats scolaires ou le meilleur projet de la promotion; elle vient saluer l’engagement que la personnalité a manifesté durant ses études. «C’est vrai que j’ai toujours été une bosseuse», se souvient la jeune femme, à l’heure des derniers préparatifs avant la réouverture, ce vendredi, du Chandolin Boutique Hotel. «C’est sans doute parce que, enfant, rien n’a été facile, à cause de ma dyslexie, un handicap qui n’était pas reconnu à l’époque.»

A 15 ans, l’apprentissage semble donc tout désigné pour la jeune Genevoise, mais elle ne se voit pas embrasser cette filière. Elle mettra donc les bouchées doubles pour être acceptée dans une école de culture générale où elle va découvrir le goût de ces lettres qu’elle a si longtemps détestées.

La révélation Nothomb

Trois ans plus tard, orientée par un professeur exceptionnel, une «révélation» lui donne le virus de la lecture. Elle dévore la Métaphysique des tubes, d’Amélie Nothomb (Ed. Albin Michel, 2000). Le livre lui procure une émotion inédite. Il ira jusqu’à lui arracher des larmes. «Il m’a fait prendre conscience que tout ce que je pensais de moi était faux. On me disait que je n’étais pas bonne à l’école. Et soudain, j’ai compris qu’il fallait avoir de la volonté, des passions dans la vie et se battre pour elles.»

Un séjour linguistique à Cambridge parachèvera son penchant pour les études. Il plantera aussi la première petite graine de sa vocation hôtelière qui s’épanouira quelques années plus tard: «Je travaillais dans une cantine sur le campus. Je trouvais les étudiants peu intéressants, plutôt snobs. En revanche, nous organisions aussi des événements privés, une activité qui me plaisait beaucoup.»

A son retour en Suisse, c’est pourtant tout d’abord une profession sociale qui a sa préférence. La Haute Ecole sociale ne retiendra pas son inscription préférant des élèves plus «mûrs». Qu’importe. Caroline optera pour un bac littéraire par correspondance, bien déterminée à embrasser des études académiques.

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Les innombrables extras et autres boulots dans l’événementiel que celle-ci enchaîne pour financer ses études préciseront son choix. A la faveur d’un événement au Beau-Rivage Palace de Lausanne, elle découvre l’EHL. C’est l’évidence: «Je me suis dit que c’était ça que je voulais faire parce que cette école rassemblait tout pour moi: la possibilité de bourlinguer, les langues, le management et aussi la possibilité de se créer un formidable réseau.»

Ce sera donc le tourisme. Une voie pour laquelle elle était peut-être prédestinée puisque ses parents étaient agents de voyages. «C’était la belle époque de la branche.» Celle où les travailleurs du secteur bénéficiaient de conditions préférentielles pour sillonner une planète dont les frontières ne cessaient de s’estomper. «Chaque année, on faisait un beau voyage à un prix impensable aujourd’hui.»

Du pays, elle continue à en voir, une fois son diplôme de l’EHL en poche. Singapour, Paris, la Nouvelle-Zélande, Megève et surtout Bali – pour sa qualité d’accueil – l’aideront à apprendre toutes les ficelles du métier. Elle officiera tour à tour à la réception, en cuisine ou encore en salle, avant d’atteindre le sommet en 2017: la direction de l’Hôtel Edelweiss, à Genève, une consécration qui marque, à 33 ans, son retour dans sa cité natale.

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Une consécration, mais pas un aboutissement. Elle se sent à l’étroit dans cet établissement dont elle devine la gouvernance immuable. Elle se sent aussi oppressée dans une ville qui a beaucoup changé depuis son adolescence. Alors, ce sera un nouvel envol guidé par une nouvelle conviction forte: C’est dans les Alpes qu’elle poursuivra sa carrière: «J’ai toujours été montagne et nature. C’est là que je me sens bien et que je trouve mon énergie.»

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Cela aurait pu être Verbier, ce sera la petite station de Chandolin, dans le val d’Anniviers. La propriétaire d’un quatre-étoiles de 30 chambres sis au milieu du village de 100 âmes jette son dévolu sur la jeune femme pour en reprendre la direction. Elle pressent sans doute que celle-ci saura incarner à merveille l’authenticité et la simplicité qu’elle souhaite conférer au lieu. «L’hôtellerie, c’est un style de vie: les collègues deviennent votre famille, vos amis. Les clients aussi.»

Le décor de «Shining»

Lorsque Caroline Adler raconte son «inalpe» au début d’avril, ce ne sont pas les images de Heidi revenant sur son cher alpage qui jaillissent, car le décor qu’elle décrit s’apparente plutôt à celui de l’hôtel de montagne de Shining, l’enfant lumière, de Stephen King. «Je suis arrivée en avril dans un hôtel complètement vide, car tout le personnel avait quitté les lieux pour la fermeture de l’intersaison. Il y régnait une ambiance un peu surréelle qui m’a permis de m’imprégner de la nature environnante.»

Deux mois et demi plus tard, les lieux sont sur le point de reprendre vie, bien loin du noir scénario du chef-d’œuvre de l’écrivain américain. Car même si l’ombre du coronavirus plane sur l’hôtellerie, le tourisme de montagne reste le mieux à même de s’en jouer, remarque l’hôtelière qui préfère ne pas penser au quotidien qui serait le sien à l’heure actuelle dans une Cité de Calvin boudée des touristes. Le signe peut-être qu’une nouvelle fois sa bonne étoile ne lui a pas fait faux bond.


Profil

1984 Naissance à Genève.

2005 Part apprendre l’anglais à Cambridge. Une première expérience qui marque le début de plusieurs séjours à l’étranger.

2011 Diplôme de gestion de l’Ecole hôtelière de Lausanne.

2017 Directrice de l’Hôtel Edelweiss à Genève, un trois-étoiles.

2020 Directrice du Chandolin Boutique Hotel.


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