PricewaterhouseCoopers (PwC), Deutsche Bank, Hewlett-Packard, PepsiCo, McKinsey & Company, Procter & Gamble… ou encore Credit Suisse et UBS. Ces entreprises font partie d’un top 20 très particulier: une grande majorité des dirigeantes et dirigeants des plus grandes entreprises mondiales y sont passés. Autrement dit, elles constituent de véritables «tremplins» pour une carrière internationale de haut vol.

Le constat est celui d’une étude publiée dans la revue Global Networks et menée par une équipe de l’Université de Lausanne, de la Copenhagen Business School et de la Roskilde University au Danemark. Les auteurs ont analysé les parcours professionnels de 16 500 cadres supérieurs issus des 1366 plus grandes entreprises du monde. PwC a par exemple placé 456 de ses anciens collaborateurs parmi ces 16 500 dirigeants.

La Suisse, avec UBS et Credit Suisse et la présence sur son sol de nombreuses multinationales, est centrale dans ce réseau. Pour comprendre le rôle de notre pays mais aussi les limites d’un système où les organisations s’échangent leurs hauts cadres, nous avons interviewé Felix Bühlmann, professeur de sociologie à l’Université de Lausanne, spécialiste des élites et coauteur de l’étude.

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Le Temps: Quel intérêt pour vous de vous pencher sur les carrières des dirigeantes et dirigeants des grandes entreprises mondiales?

Félix Bühlmann: Les liens entre les entreprises sont souvent examinés à travers les membres de leur conseil d’administration. Nous avons analysé cette fois-ci la socialisation des futurs dirigeants internationaux. De quoi réaliser qu’ils passent en début de carrière par un très petit nombre d’entreprises: c’est là qu’ils y sont formés et que leur réseau, leur identité et leur manière de penser l’économie et le management se construisent.

Est-ce que cela signifie que nos dirigeants économiques sont des «clones», en quelque sorte?

Peut-être pas des clones, mais ils sont forcément influencés par ces entreprises par lesquelles ils passent. Ils y intègrent certaines normes, par exemple que le plus important reste la valeur actionnariale et que d’autres critères comme les ventes, la rotation du personnel ou la satisfaction des employés viennent nécessairement au second plan.

On parle beaucoup aujourd’hui de l’importance de la diversité au sein des entreprises. Manque-t-elle chez ces dirigeants qui ont un parcours similaire?

Tous ne se sont pas formés dans ces entreprises, mais les parcours des élites internationales sont en effet devenus de plus en plus standardisés. Et on peut relever par exemple que parmi ces 20 sociétés, il n’y a aucune entreprise industrielle. Il est rare qu’un patron de ce milieu évolue ensuite vers une organisation très importante et y amène ses codes. La question se pose donc de savoir s’il existe une trop grande concentration de ces organisations, avec pour conséquence qu’un petit groupe de personnes à l’état d’esprit similaire a une grande influence sur le marché global. Une forte standardisation des parcours interroge: est-ce que cela ne nuit pas au développement d’idées alternatives, venues d’autres milieux?

Justement, notre société fait face à d’importants défis globaux, dont le réchauffement climatique. Est-ce que cet entre-soi signifie que des idées nouvelles ont peu de chances de pénétrer ces grandes entreprises?

L’objectif prépondérant de la valeur actionnariale, intériorisé par la plupart des dirigeants lors de ces premières étapes de carrière, peut en effet représenter une barrière au moment d’instaurer des réflexions nouvelles. Par exemple au niveau environnemental.

UBS et Credit Suisse font partie de ces 20 entreprises et la Suisse fait office de passerelle entre les Etats-Unis et l’Europe, souligne votre étude. Comment expliquez-vous que notre pays ait une place aussi importante dans ce réseau?

La Suisse compte de nombreuses multinationales et a toujours joué un rôle dans le processus de mondialisation économique. Les sièges européens de Procter & Gamble, Hewlett-Packard et PepsiCo par exemple se situent tous à Genève. Pour cette raison, dans les années 1960 déjà, il y avait de nombreux managers américains qui venaient en Suisse ou des Suisses qui étaient localement recrutés par ces sociétés. Pour certaines entreprises de conseil comme McKinsey & Company, la Suisse représentait historiquement un des premiers pays où explorer le marché européen. Quant à UBS ou Credit Suisse, elles ont essayé de se faire une place sur le marché global en achetant des banques d’investissement américaines dans les années 1980 et 1990. Cela a mené à des échanges de carrières transatlantiques; des dirigeants avec des expériences dans le milieu des banques d’affaires américaines, comme Sergio Ermotti, ont accédé à la direction des banques suisses. Dans l’autre sens, des Américains et des Anglais sont devenus des figures importantes de la direction de ces banques suisses.

Vous montrez que ces réseaux sont très centrés autour des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et de la Suisse. Pourquoi les entreprises asiatiques par exemple n’en font pas davantage partie?

Au Japon, on observe par exemple que la tendance est plutôt de gravir les échelons à l’interne des entreprises. Les Big Four [les quatre plus grands cabinets d’audit financier et de conseil au niveau mondial, Deloitte, EY, KPMG, PwC, ndlr] sont très présents dans le pays mais ils ne s’avèrent pas pour autant des propulseurs vers une carrière dans ces grandes entreprises internationales. Plus proche de nous, en France, on constate que l’Etat joue ce rôle, ce qui est moins le cas en Suisse. Chez nous, les entreprises «tremplins» sont les mêmes qu’aux Etats-Unis ou au niveau mondial, ce qui souligne le caractère très internationalisé de l’économie helvétique.

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