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La carte SIM, dernier rempart des opérateurs, disparaît

OPINION. Les opérateurs mobiles ne l’ont pas vu venir: Apple, avec sa montre connectée, et Google, avec son smartphone vitrine pour Android (Pixel 2 Nexus) pourront se passer de carte SIM pour se connecter aux réseaux mobiles

La montre connectée d’Apple, et Google avec son smartphone vitrine pour Android, pourront contenir une carte SIM virtuelle, l’eSIM, reconfigurable à distance, quand on change d’opérateur. C’est une évolution voulue par les opérateurs eux-mêmes. Finies les découpes subtiles de la carte SIM en plastique, retirée en magasin: changer d’opérateur sera un jeu d’enfant, par exemple en scannant un QR code sur une affiche promotionnelle dans la rue. Votre opérateur pourra activer à distance tous vos objets connectés qui auront des eSIM. Si les fabricants d’objets connectés et les opérateurs s’entendent, ces derniers pourraient reprendre la main sur l’Internet des objets (IoT). Mais avaient-ils prévu de se faire doubler?

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Car ces derniers pourraient proposer leurs appareils avec une sélection d’opérateurs mobiles avec qui ils ont un accord. Apple s’intéresse aux cartes SIM depuis un temps: en 2014, il proposait ses propres cartes dans des iPad en Angleterre et aux Etats-Unis. Le client pouvait choisir son réseau. Mais les opérateurs, à l’époque, se sont rebiffés et ont interdit l’utilisation des cartes Apple. Depuis l’eau a (beaucoup) coulé sous les ponts puisque le GSMA, qui regroupe les opérateurs mobiles, a sorti une norme de carte SIM qui peut rester définitivement dans l’appareil: on la réinitialise à distance. C’est une simplicité qui n’a échappé ni à Google, ni à Apple, qui auront tôt fait de persuader un opérateur mobile dans chaque pays de les suivre dans un accord d’exclusivité.

Impact sur l’opérateur

Quelle mouche a piqué le secteur mobile? Avec la carte SIM plastique à chercher en magasin, c’était pour l’opérateur la garantie d’un face-à-face client-vendeur pour proposer de nouveaux services. Si les eSIM se généralisent, l’opérateur devra trouver d’autres moyens pour attirer le client en magasin. Il devra penser omnicanal, un terme qui désigne les techniques pour garder le contact physique avec le client tout en privilégiant la vente par Internet.

Qui dit activation à distance (de l’eSIM) dit risques de hacking, lors de l’opération délicate de préparation d’un nouveau profil opérateur et son envoi par les airs. II y a aussi les risques de fraude et d’usurpation d’identité. Aujourd’hui, pour s’abonner et recevoir le précieux bout de plastique, il faut montrer patte blanche. Souvent, les cartes prépayées doivent être identifiées (lutte contre le terrorisme) au moment de leur activation: quid en cas d’eSIM quand l’interaction client-opérateur n’est que virtuelle? Et si changer d’opérateur est si facile, la clientèle sera plus volatile.

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Impact sur les autres acteurs

Pour les fabricants de cartes SIM, l’eSIM est une bonne nouvelle face aux volumes déclinants des cartes traditionnelles. A eux de fournir les solutions software, la sécurité et la procédure d’identification aux moments critiques de la préparation du profil et de son envoi dans les airs vers l’appareil. A eux de s’assurer que les outils à disposition des opérateurs pour gérer ces nouvelles cartes eSIM ne diffèrent pas trop de ceux qu’ils ont aujourd’hui. Les eSIM et les cartes SIM traditionnelles vont coexister longtemps.

Les eSIM ont leur place dans l’IoT: si les objets connectés sont conçus d’office avec ces eSIM, les opérateurs peuvent prendre en charge les communications, un rêve pour eux. Pour convaincre les sociétés high-tech, les opérateurs leur proposent donc un concept de carte SIM qu’il ne faut plus changer à la main si on change d’opérateur, un cauchemar avec les milliards d’objets connectés de demain.

Les sociétés high-tech de l’IoT s’allieront-elles avec les opérateurs? Un des leaders, Sigfox, fait le pari inverse: il déploie son propre réseau sur une fréquence libre de droit. Les opérateurs mobiles ont d’autres attraits: une belle image en protection des données, en sécurité et un capital de confiance. Ils n’ont pas la réputation de brader les données privées des utilisateurs, au contraire des acteurs d’Internet. Or, l’IoT va générer de telles données en masse: autant rassurer les clients en leur expliquant que c’est leur opérateur qui les gérera, pas la petite start-up qui a fabriqué l’objet.

L’eSIM est une bonne nouvelle pour les MVNO, ces opérateurs virtuels qui louent le réseau d’un opérateur mobile. En équipant tous ses clients d’une eSIM et avec un contrat avec plusieurs opérateurs, un MVNO pourra migrer en masse ses utilisateurs vers l’opérateur aux meilleurs prix.

Il n’empêche: voir Apple et Google se mettre à l’eSIM est l'avertissement de l’arrivée des géants du Net dans le quotidien réel des gens, pas uniquement par écran PC interposé, C’est, pour eux, multiplier les points de collecte de données qui alimenteront les algorithmes de ces acteurs qui feront tout pour dominer l’Internet des objets.

Pour en savoir plus: E-SIM for consumers — a game changer in mobile telecommunications? M. Meukel, M. Schwarz, McKinsey, Jan 2016.

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