La carte de visite fait mentir le numérique

Bristol L’objet en papier né sous Louis XIV demeure un must professionnel

Sa production artisanale est remplacée par des commandesen ligne

C’est un geste non dénué d’élégance. La main plonge dans la pochette du veston, l’objet est saisi entre l’index et le majeur puis tendu à l’interlocuteur. Qui, ravi, y jette un coup d’œil furtif, lit brièvement, la range dans son portefeuille en remerciant. En retour, celui-ci fera passer le même objet au prix de la même gestuelle. Mais il arrive qu’il n’en possède pas. Moment de gêne. Il ment: «Désolé, je n’en ai plus sur moi.» Alors on écrit sur le premier papier venu, un ticket de parking extirpé du pantalon, un bout de nappe en papier. Honte! Manque de sérieux! La relation est mal engagée. Allez après cela négocier d’égal à égal! Vinh Phan, qui dirige à Meyrin (GE) la société de communication Symbiose, a ces jolis mots au sujet de la carte de visite, puisque c’est d’elle qu’il s’agit: «C’est la quintessence de nous-mêmes, une représentation, une validation du contact physique comme une seconde poignée de main. Le papier est sensuel.» Cette emphase, n’est-ce pas de trop pour un simple bout de carton au poids plume et à la taille modeste (8,5 cm sur 5,4)? «Non, poursuit Vinh Phan, parce que la carte de visite est une valeur sûre et respectable. C’est un premier contact entre deux personnes, entre deux entreprises. Je travaille pour des PME et de grosses sociétés, la carte de visite est indissociable de l’identité. Son échange vient marquer une volonté pérenne dans le temps.»

Les chers petits rectangles continuent bel et bien à circuler, en dépit du tout numérique, des réseaux sociaux, des smartphones, du papier presque passé de mode. Un journaliste du Temps qui s’en va un matin frais d’octobre sur le Salève enquêter sur le devenir des vaches aubrac emmène ses cartes. Et à 1434 m d’altitude, Pascal Desbiolles, éleveur à Meinier de la race en question, extirpe la sienne de sa salopette verte.

Le même jour, dans le salon feutré d’un bel hôtel genevois, une conseillère clients d’UBS et un haut cadre d’Implenia échangent, entre deux petits fours, leur business card. Le graphiste Alexandre Oudin, de la maison genevoise Kis (fondée il y a 30 ans), estime que la carte de visite «est toujours dans le vent». «Si les cartes personnelles ont tendance à disparaître, les professionnelles séduisent toujours autant. Elles sont plus que jamais nécessaires pour valider la relation et représenter sa société.» Karin Casutt, responsable chez Implenia des ressources humaines pour la Suisse romande, confirme que l’entreprise reste attachée aux bristols. Ils sont sobres (logo, nom, prénom, fonction, adresse, mail, téléphones), mais ne sont pas délivrés à n’importe qui. «Il faut être au moins un chef de chantier ou un conducteur de travaux pour qu’une carte soit frappée à votre nom», annonce-t-elle. Chez UBS, Jean-Raphaël Fontannaz, le porte-parole pour la Suisse romande, commente: «Les cartes de visite sont toujours disponibles chez UBS. Tout employé qui a un contact avec la clientèle peut en commander à son nom et il n’y a pas de disposition particulière concernant le temps minimum dans l’entreprise avant de pouvoir en disposer. Il n’y a pas non plus de directive concernant leur distribution.» La carte positionne dans la hiérarchie, flatte l’ego. Une opératrice de marché confie qu’elle s’est sentie pleinement accueillie et reconnue dans sa banque le jour où la fameuse carte lui a été enfin délivrée «à cent exemplaires avec ma fonction apparaissant nettement et notre fameux logo en relief». «Elle signifie que l’on me fait confiance au sein de l’entreprise mais aussi et surtout à l’extérieur. Au-dehors, en tendant une carte, je suis en représentation, une porte-parole, une émanation», enjolive-t-elle.

Etrange minuscule fiche de nos vies qui a traversé les siècles. Elle indiquait jadis nos coordonnées au dos d’une carte à jouer. Sous Louis XIV, elle annonçait «solennellement et dans toute sa gloire» son porteur. Au XVIIe siècle, un noble ou un aristocrate faisait porter son bristol par un employé de maison. Si elle lui revenait, cela signifiait que la rencontre pouvait avoir lieu. En Angleterre, à la même époque, elle a émergé sous le nom de TradCard. Le XIXe siècle vit le développement de cartes plus simples, dont l’usage se répandit en Europe et dans le Nouveau Monde.

La tradition des armoiries de famille a enfin donné naissance à la charte graphique, constituée du logo et de l’ensemble des codes et couleurs permettant de reconnaître l’entreprise au premier coup d’œil. Aujourd’hui, au XXIe siècle, Mehdi Bouamri, jeune homme féru de réseaux sociaux, qui a investi un espace de coworking pour y développer son site d’e-commerce Vova Swiss Deals, possède un stock de cartes de visite. Pourquoi ce choix puisque Facebook, LinkedIn ou Twitter ont déjà profilé le fringant coworker? «Je suis au fond très classique, presque vieux jeu, répond-il Je me dis que la carte de visite est une forme de langage non verbal et un premier regard sur mon entreprise. Sur ces cartes apparaissent d’emblée nom, adresse et contacts de ma société, c’est simplement très pratique.»

«Ce carton signifie que l’on me fait confiance au sein de l’entreprise, mais aussi et surtout à l’extérieur»