Analyse

Pour que le cash nous brûle les doigts

Désormais, la question n’est plus de savoir quand nous sortirons des taux négatifs. Puisqu’ils sont partis pour durer, il faut trouver comment nous décourager de retirer massivement de l’argent liquide

Pour se donner un peu plus de marge de manœuvre, la Banque nationale suisse (BNS) affirme qu’elle a encore de la marge de manœuvre. C’est, en résumé, l’exercice auquel s’est livré Thomas Jordan dans la NZZ am Sonntag ce dimanche.

Dans une longue interview, le président de la BNS assure qu’il est encore possible, si besoin, de baisser les taux déjà négatifs qui prévalent en Suisse depuis 2015. Le risque d’assister à un retrait massif de la part des clients dans les banques? Il l’écarte. Parce qu’il estime que les coûts et les risques encourus par ceux qui stockeraient des liquidités sont plus élevés que ceux engendrés par la situation actuelle. «Nous partons donc du principe qu’il existe encore une marge de manœuvre», en déduit Thomas Jordan.

Un nouvel outil

C’est un pari qu’il a au moins le mérite de dévoiler. Mais à quel point est-il risqué? D’abord, il faut se rappeler que, jusqu’ici, l’immense majorité des banques commerciales ne répercutent pas ces intérêts négatifs sur leurs clients. Quelques privés, de grands clients institutionnels et des entreprises sont certes concernés, mais ils demeurent plutôt des exceptions. Cela limite, pour l’instant, les risques de retraits massifs de la part des épargnants.

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Ensuite, la BNS vient de s’offrir un nouvel outil technique afin de pouvoir, à l’avenir, plonger encore dans les taux négatifs et éviter ce phénomène. En septembre dernier, elle n’a pas changé ses taux de référence, qui sont donc toujours à -0,75%. En revanche, pour soulager les banques – ou pour atténuer leur mécontentement grandissant –, la banque centrale a annoncé des mesures qui devraient alléger la note pour celles qui déposent leur argent sur lesdits «avoirs à vue» – leur compte auprès de la BNS.

En bref, il s’agit d’exempter de la «taxe» des taux négatifs une plus grande partie des sommes déposées. L’objectif, c’est que la facture soit moins élevée pour des banques dont les marges d’intérêt – la différence entre le taux auquel elles empruntent et celui auquel elles prêtent – ne cesse de se réduire.

Le «facteur d’exonération» a donc été rehaussé, le 1er novembre. Mais surtout, il peut désormais être adapté chaque mois. Autrement dit, la BNS s’est dotée d’une pédale de gaz ou de frein pour réguler l’un des effets secondaires des taux négatifs. Là aussi, cela doit permettre de mieux juguler d’éventuels retraits de cash, soit par les banques à la BNS, soit par les clients dans leur banque.

Le FMI sans tabou

Mais la BNS n’est pas la seule à se demander à partir de quand et comment les taux négatifs conduiraient à cette situation. Et, surtout, à chercher des moyens pour l’éviter. Dans un document de travail daté d’avril 2019, des économistes du FMI ont dressé la liste des mesures qui pourraient empêcher ou décourager l’accumulation de cash. Tout, ou presque, y passe. On y trouve notamment l’idée de Kenneth Rogoff. L’économiste américain suggère de purement et simplement supprimer les grosses coupures. Mais, dans ce document, on étudie aussi l’idée d’imposer les retraits en espèces et/ou les achats réalisés en espèces. Ou de donner une date de péremption aux billets de banque. L’idée, c’est de donner une plus grande valeur à 100 francs numériques qu’à 100 francs en papier sécurisé.

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Ce «working paper» de 89 pages se termine en invitant les banquiers centraux à accompagner leurs décisions de taux négatifs de moult explications aux institutions financières et à la population. Et en leur assurant que des outils compensatoires sont et seront mis en place, justement pour éviter les retraits trop importants.

Pour l’instant, Thomas Jordan se contente de nous suggérer que ce réflexe serait plus destructeur que ne l’est la situation actuelle. Mais son intervention nous apprend autre chose: elle confirme que les taux ne sont pas près de remonter en territoire positif. En matière de prévision monétaire, c’est la seule information à retenir de cette interview.

Car, bien sûr, il ne pouvait pas répondre non à la principale question. Imaginons un instant qu’il reconnaisse publiquement que la BNS ne peut plus baisser ses taux et qu’elle n’a plus de marge de manœuvre. Le franc serait immédiatement sous pression (haussière) des marchés financiers, qui chercheraient à en profiter pour en acheter.

Qu’il dispose véritablement d’un peu de lest ou pas, Thomas Jordan est obligé d’affirmer qu’il en a encore. Ce n’est pas un pari. Mais il y a une chance sur deux que soit un coup de bluff.

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