Deux cents millions de francs. Mercredi, alors qu’il se montrait sans ambiguïté sur la frugalité que la Confédération entendait désormais pratiquer en matière de soutiens directs à l’économie, le conseiller fédéral Ueli Maurer a tout de même admis que le montant prévu pour les cas dits de rigueur était certainement trop faible.

Dans le sillage du lancement de la consultation sur l’ordonnance régissant le soutien à ces entreprises terrassées par le coronavirus, les cantons n’ont pas tardé à le confirmer. Le mécanisme mis au point en septembre par le parlement prévoit qu’ils cofinancent désormais les soutiens avec la Confédération.

Le canton de Vaud en disciple de Keynes

Selon la clé de répartition prévue par la Berne fédérale, le canton de Vaud touchera 17,5 millions de francs, a signalé jeudi le conseiller d’Etat Philippe Leuba, lors de la présentation d’un vaste plan destiné à limiter l’impact de la deuxième vague sur l’économie.

Jugeant ce montant insuffisant, l’Etat a débloqué 50 millions de francs pour ses cas de rigueur. Huit secteurs seront concernés, dont les hôteliers et les agences de voyages. Pour les soutiens auxquels elle participe, la Confédération admet des aides à fonds perdus, du cautionnement, des garanties ou es prêts.   

Il s’agit d’un effort économique probablement inédit et sans précédent.

Philippe Leuba, Conseiller d'Etat vaudois en charge de l'économie.

Cette liste pourrait bien s'allonger en 2021, a prévenu son collègue Pascal Broulis. Le grand argentier vaudois n’a pas caché qu’avec le prolongement de la crise d’«autres secteurs de la chaîne pourraient être touchés». En complément à ce montant, le canton a d’ailleurs renforcé de 8 millions son fonds pour l’industrie, déjà doté de 12 millions.

Les 115 millions de francs supplémentaires dégainés par le canton de Vaud serviront aussi à compenser la moitié des 20% perdus par les employés qui touchent des RHT parce qu’ils ne peuvent plus travailler, notamment dans les restaurants fermés. Autre mesure: 20 millions pour une deuxième opération WelQome, un programme de soutien à la consommation.

«Il s’agit d’un effort économique probablement inédit et sans précédent.» Le libéral-radical Philippe Leuba n’a pas caché l’aspect historique de la démarche vaudoise. Il faut dire qu’avec Fribourg, ce canton est le mieux armé financièrement en Suisse romande pour jouer l’Etat-providence.

«Quelle que soit la situation financière du canton, ce n’est de toute manière pas le moment de vouloir lutter contre l’endettement, avertit Nils Soguel, vice-directeur de l’Institut de hautes études en administration publique. Il est trop tard ou trop tôt pour penser à ce problème. Il y a eu quasiment vingt années pendant lesquelles les cantons avaient l’occasion de réduire leur dette. Ce n’est pas aujourd’hui qu’on peut rattraper ces occasions galvaudées.»

D’autant plus, rappelle celui qui est aussi président du Conseil suisse de présentation des comptes publics, que les taux d’intérêt sont très favorables sur le marché obligataire. Certains cantons peuvent, dans les cas les plus favorables, gagner de l’argent en s’endettant.

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Au bout du lac Léman, le message est déjà assimilé puisque le canton de Genève a annoncé il y a une semaine cinq secteurs qui seront considérés comme cas de rigueur: l’événementiel, les caristes, les forains, l’hôtellerie et les agences de voyages. Les besoins sont estimés à 50 millions de francs, bien plus à nouveau que les 13 millions et demi alloués par Berne. Une solution est aussi à l’étude pour alléger les loyers commerciaux des sociétés en difficulté. 

Regarder le passé ou l'avenir?

Sur quelles bases les agences de voyages, les autocaristes ou les hôtels vont-ils être aidés? Dans l’ordonnance en phase de consultation, la Confédération a esquissé les contours des conditions à réunir, notamment une perte de plus de 40% de son chiffre d’affaires moyen sur les deux derniers exercices. L’entreprise, qui ne pourra pas recevoir plus de 500 000 francs et 10% de ses revenus de 2019, devra aussi prouver qu’elle était rentable avant la crise et faire état de sa capacité à la surmonter.

En effet, les chances de survie de l’entreprise devraient aussi avoir leur place dans l’équation que les analystes financiers du canton vont devoir résoudre. «Mais pour le moment, il n’y a pas d’autre solution que de soutenir, tranche l’économiste Cédric Tille. Pour des cas comme l’hôtellerie urbaine, on peut imaginer réévaluer la situation dans une année.»

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Conseiller neuchâtelois chargé de l’Economie, Jean-Nathanaël Karakash ne cache pas que des analyses fines seront difficiles: «Ce sont vite des dizaines de personnes avec des compétences de haut niveau qui sont nécessaires. Et ces profils sont déjà mobilisés sur d’autres urgences.»

Si on veut éviter des faillites, il faut théoriquement aller vite. Quoique… Paradoxe d’une économie sous perfusion étatique, celles-ci ont reculé de 21% sur un an pour les neuf premiers mois de l’année. «C’est probablement la preuve, relève Cédric Tille, qu’on a déjà soutenu des sociétés qui auraient dû cesser leurs activités. Mais ce n’est pas grave.»

«Il faut éviter de vouloir faire du perfectionnisme helvétique, insiste celui qui est aussi membre de la direction élargie de la Banque nationale. Si on en fait trop et qu’on s’aperçoit qu’on a soutenu des zombies, on aura gaspillé un peu, mais rien ne sera irrémédiable. Si on déclenche une cascade de faillites, le savoir-faire et l’activité économique sont beaucoup plus difficiles à remettre en marche.»

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Pour éviter une telle issue, l’Etat du Valais a également pris de nouvelles mesures pour un montant de près de 30 millions de francs, comprenant notamment le soutien à des cas de rigueur. Sa déclinaison avec le soutien fédéral reste à préciser.

Interrogé par la RTS lundi soir, le conseiller d’Etat Christophe Darbellay ne faisait pas mystère de son scepticisme, qualifiant ce dernier dispositif d’«enfumage». «C’est une approche qui n’a pas été décidée pour affronter la deuxième vague, mais pour finir de stabiliser la première, ajoute son collègue neuchâtelois Jean-Nathanaël Karakash. Cela ne peut pas être l’instrument central pour affronter la deuxième vague.»

Ne pas oublier les mutations structurelles

Les semaines à venir diront si le Conseil fédéral parviendra à éviter un deuxième programme de crédits-relais. L'ordonnance sur les cas de rigueur doit en principe entrer en vigueur début décembre.

Favorable à certaines formes de soutien, Avenir Suisse met tout de même en garde contre un excès de zèle: «Une lame de fond structurelle était déjà là avant la crise, par exemple pour l’hôtellerie, le voyagisme ou les machines-outils, souligne Jérôme Cosandey, directeur romand du laboratoire d’idées libéral. Il faut permettre cette transformation et l’accompagner. Car il ne faut pas non plus oublier toute l’effervescence économique positive qu’a suscitée la pandémie, avec l’émergence de nouvelles initiatives extrêmement intéressantes.»

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