«Je suis têtu», avertit en souriant Walter Stoffel. Le président de la Commission de la concurrence (Comco) aura besoin de toute sa pugnacité pour faire un jour accepter à la Suisse l'application du principe du cassis de Dijon, qui ôte les barrières techniques à l'importation de biens venant de l'Union européenne (UE). Il en a lancé l'idée il y a un an, mais depuis pas d'avancée. Le professeur de l'Université de Fribourg la défend toujours.

Le Temps: Les offices fédéraux ont déposé plus d'une centaine de demandes d'exception au principe du Cassis de Dijon. N'est-il dès lors pas mort-né?

Walter Stoffel: Il faut tenir bon et nous plaidons toujours en faveur de l'introduction de ce principe. Je trouve regrettable de voir ces exceptions articulées avec autant de vigueur. On ne saurait prétendre que le niveau de protection dans l'UE est plus bas que chez nous.

- Le Conseil fédéral a reculé, le parlement a rejeté une motion, maintenant les offices fédéraux... Seule l'OCDE vous soutient, mais dénonce vos faibles moyens. Ne prêchez-vous pas dans le désert?

- Le fait que le parlement ait accepté d'en débattre est en soi un premier pas. Ensuite, les choses commencent à changer. Certains représentants du monde agricole, par exemple, considèrent avec intérêt le principe du cassis de Dijon. Ils ont raison! On leur demande de produire du lait au prix européen; il est logique qu'ils soient intéressés de ne plus payer le tracteur au prix fort suisse.

Nous espérions l'adoption rapide de ce principe dans une procédure législative qui débuterait cette année encore... Elle a pris du retard, et ce temps s'ajoute à celui déjà perdu. Si la Suisse avait accepté d'entrer dans l'espace économique européen en 1992, tout cela serait déjà réglé, on ne serait pas en train de réparer un pot cassé!

- Comme l'administration, la Comco doit faire des économies budgétaires. Pourtant, le surplus de croissance qu'est censée apporter votre action devrait rapporter bien plus que les moyens que l'on vous retire. Pourquoi ne faites-vous pas entendre ce type d'arguments pour vous défendre?

- Les analyses coûts-bénéfices, comme celles menées par le professeur Simon Evenett, de l'Université de Saint-Gall, montrent que les pays qui introduisent des réglementations antitrust contraignantes, comme les amendes, parviennent à le faire à un coût nul, voire en tirent un bénéfice. Nous avons fait valoir ce genre d'argument devant le Département de l'économie. Le dossier est actuellement traité.

Pour le moment, le montant alloué à la Comco est bloqué, pas annulé. Si rien ne se passe, nous devrons effectivement compter sur moins de personnes que nous ne le souhaitons. La Comco devra encore davantage concentrer son travail, ce qui veut dire que pour les entreprises qui voulaient tricher, le risque de se faire prendre sera moindre.

- Pourquoi les amendes ne viendraient-elles pas alimenter votre budget?

- Il ne faut pas confondre les choses. Les sanctions sont des remèdes, pas une source de revenu. Notre autorité doit être financée par les voies budgétaires normales, sur la base d'une décision des instances politiques qui en répondent.

- La semaine dernière, le directeur de la Comco a démissionné. On parle d'un problème lié à sa politique de primes pour payer le personnel...

- Rolf Dähler a démissionné pour réorienter sa carrière. Cette éventualité avait déjà été évoquée cet automne. La question des rémunérations des collaborateurs n'a rien à voir avec cette décision. Le département a formulé des interrogations à cet égard, et j'ai été associé à l'appréciation de la question. Les primes versées sont conformes au régime de rétribution du personnel de la Confédération. Par ailleurs, les montants restent modestes: de quelques centaines de francs à quelques milliers. N'oubliez pas que ces primes nous permettent d'être plus concurrentiels avec le secteur privé, et donc d'obtenir une stabilisation du personnel de la Comco, gage aussi de son efficacité.