Dominique Gachoud, directeur général du Groupe E et vice-président de l’Association des entreprises électriques suisses

«A cause de l’ouverture du marché, certaines sociétés vont renoncer à commercialiser l’électricité»

Le secteur de l’électricité est en plein bouleversement. Son environnement économique change très rapidement. L’ouverture totale du marché suisse, prévue dès 2018, constitue une nouvelle pièce du puzzle. Le patron du Groupe E commente et explique.

Le Temps: Le Conseil fédéral a lancé mercredi le processus d’ouverture totale du marché de l’électricité dès 2018. Qu’est-ce qui va changer pour les entreprises électriques?

Dominique Gachoud: Les gros consommateurs, à partir de 100 000 kWh par année, sont déjà sur le marché libre. Les autres, c’est-à-dire la clientèle résidentielle et les PME, qui représentent dans le cas du Groupe E la moitié du chiffre d’affaires annuel, pourront changer chaque année de fournisseur d’électricité. Il y aura donc, forcément, une augmentation de la concurrence entre les entreprises.

– Pourtant, tout ce qui concerne la facturation des frais de transport et d’acheminement du courant restera identique…

– Effectivement. L’électricité est un bien très particulier puisque le réseau d’acheminement constitue un monopole naturel. Autrement dit, en ce qui concerne la société que je dirige, seule la moitié de la facture finale adressée au client est ouverte à la concurrence. Et comme les gros clients industriels ont déjà profité des offres intéressantes suscitées par la chute du prix de l’électricité sur le marché européen, on peut dire que, dès 2018, 25% supplémentaires du chiffre d’affaires du Groupe E seront ouverts à la concurrence.

– Comment allez-vous faire, à Fribourg et Neuchâtel, pour que les ménages ne choisissent pas un autre fournisseur?

– Il n’y a pas que le prix qui compte pour le client. Les fournisseurs historiques devront certes rester attractifs en termes de prix et faire en sorte que la différence ne soit pas trop importante comparée aux fournisseurs d’électricité concurrents. Mais la qualité du service et la gamme de l’offre faite en plus de la vente du kWh, comme les installations électriques ou les équipements de production d’énergie photovoltaïque, joueront un rôle crucial pour que les clients restent fidèles à leur société électrique.

– Vous semblez confiant quant à la fidélité de vos clients…

– L’expérience montre, dans plusieurs pays européens où le marché est totalement ouvert, que seuls 5 à 10% des clients ont changé de fournisseur d’électricité lors de la modification du système. Je pense en particulier aux pays nordiques. Je suis également convaincu que le service de qualité offert à nos clients est notre atout.

– Pourtant, l’an dernier, le chiffre d’affaires consolidé du Groupe E a diminué de 4,2%, à 592 millions de francs, en partie en raison de la perte de certains clients industriels…

– C’est vrai, une certaine érosion s’est produite. La chute des prix de l’électricité sur le marché européen, qui ont diminué de moitié en quelques années, a exacerbé la concurrence. Mais nous nous sommes refusé à faire du dumping, c’est-à-dire à vendre du courant à perte. Une partie des départs a pu être compensée par l’acquisition de clients hors de notre zone de desserte. Ils ont pris en considération les services offerts avant la petite différence de prix face à certains de nos concurrents.

– L’ouverture totale du marché fera-t-elle baisser les prix?

– Il est difficile de le dire maintenant car les prix dépendent de plusieurs facteurs. La tendance des prix de l’électricité sera clairement à la baisse dans un premier temps. Les prévisions montrent qu’en 2018 les prix seront encore bas et que le redressement, sous l’impulsion de la reprise économique en Europe, ne se produira pas avant 2020. L’effet de la fermeture attendue d’anciennes centrales à charbon en Allemagne qui contribuent aujourd’hui, avec le fort subventionnement du courant éolien et photovoltaïque, à casser les prix de gros en Europe, jouera aussi un rôle dans l’augmentation du niveau des prix à moyen terme.

– Si la Suisse ne parvient pas à signer rapidement un accord sur l’électricité avec l’Union européenne, peut-on s’attendre à un préjudice commercial qui entraînera une augmentation des prix en Suisse?

– Cet effet financier est possible, même si, techniquement, il est impossible de couper la Suisse du réseau européen de transport d’électricité. Il touchera particulièrement les grandes entreprises électriques qui vendent leur production sur le marché européen, moins les fournisseurs régionaux comme le Groupe E.

– Le consommateur qui décide d’entrer sur le marché libre recevra-t-il deux factures, l’une de son fournisseur d’énergie et l’autre de son distributeur?

– C’est théoriquement envisageable. Pratiquement, la branche discute de la création d’une ou de plusieurs plateformes de données au niveau national pour que l’échange automatique d’informations entre les fournisseurs et les distributeurs puisse se faire rapidement et sans encombre pour le client qui désire entrer sur le marché libre, ou revenir sur le marché régulé. Cela sera d’ailleurs possible chaque année. Swissgrid, qui gère le réseau de transport à très haute tension, pourrait assumer ce rôle, tout comme une société regroupant un grand nombre d’entreprises électriques dans l’Association smart grid suisse. La branche doit jouer un rôle de facilitateur et s’organiser afin d’éviter qu’une société de télécommunications ou d’informatique ne s’empare de ce domaine.

– Certaines petites entreprises électriques, parmi les 700 que compte la branche, seront sans doute dépassées par ces changements. Faut-il s’attendre à une consolidation?

– En effet. Je pense que certaines sociétés vont renoncer à la commercialisation de l’électricité pour se concentrer uniquement sur la gestion du réseau local de distribution. De petites collectivités publiques, propriétaires de sociétés d’électricité, pourraient aussi songer à quitter ce secteur devenu plus risqué avec l’ouverture du marché. Ce changement de système rend impossible une gestion manuelle des fichiers clients. Il faut mettre en place, et cela prendra au moins deux ans, des outils informatiques performants de communication entre fournisseurs et distributeurs d’électricité. Pour pouvoir gérer la commercialisation du courant de manière efficace et concurrentielle, il faut disposer au minimum d’une masse critique de quelques centaines de milliers de clients.

– Des pertes d’emplois sont-elles à redouter, comme le pense l’Union syndicale suisse, opposée à l’ouverture du marché?

– Je pense qu’il y aura effectivement une diminution des effectifs dans la branche. Certaines grandes sociétés, comme Alpiq, ont déjà procédé à des restructurations. Une plus forte concurrence entraînera des gains d’efficacité qui pourraient se traduire par une compression des effectifs. Mais cela peut souvent se faire, comme chez le Groupe E, sans licenciements. Des emplois ont déjà été supprimés dans le domaine de l’énergie, mais d’autres ont été créés dans le secteur des services ou des installations de production d’énergie renouvelable. L’ouverture du marché crée aussi de nouvelles opportunités pour les entreprises.

– La stratégie énergétique 2050 du Conseil fédéral, en phase parlementaire, semble s’affaiblir politiquement. Les objectifs fixés vous paraissent-ils toujours réalistes?

– Les grandes tendances, soutenues par la branche électrique, sont maintenues. C’est à mon avis juste de viser, à l’horizon 2050, une production d’électricité basée uniquement sur des énergies renouvelables. Cela dit, la sortie du nucléaire, qui n’est pas remise en question, ne se fera sans doute pas aussi rapidement que prévu. La commission ad hoc du Conseil national propose aussi de soutenir temporairement l’énergie hydraulique pour permettre à ce type de production, qui représente 60% de l’approvisionnement du pays, de passer cette période de prix bas en Europe.

– Une aide de 600 millions de francs est prévue. N’est-ce pas exagéré, alors que certains ouvrages hydro­électriques, largement amortis, sont encore parfaitement rentables?

En chiffres absolus, cela paraît énorme, mais ramené au parc hydroélectrique suisse et aux 40 milliards de kWh fournis par cette énergie devenue peu concurrentielle, cela représente finalement un montant peu élevé. De plus, cette aide est uniquement destinée aux nouvelles installations.