«L'absentéisme au travail révèle certains symptômes de dysfonctionnements internes qui agitent une entreprise: problèmes d'organisation, conflits hiérarchiques, surcharge de travail, manque de reconnaissance», explique le professeur Marcel-André Boillat, chef du secteur médecine du travail de l'Institut universitaire romand de la santé au travail. De plus en plus d'entreprises prennent en compte ce facteur et découvrent qu'elles ont une part de responsabilité dans les causes d'absences de leurs employés. Leur sensibilisation a pour objectif de réduire les coûts des arrêts de travail (voire encadré) mais aussi de renforcer la cohésion sociale et de mieux prendre en compte l'aspect humain. Pourtant, si l'absentéisme reste un bon indicateur du climat qui règne dans une société, lorsque les difficultés s'accumulent et que les risques de licenciements deviennent patents, les employés ont parfois tendance à faire du présentéisme pour sauver leur place. Pendant combien de temps?

L'absentéisme remet en cause les conditions de travail dans les entreprises. Pour limiter ces absences, il y a une solution: prendre le problème à sa source et agir à l'interne pour créer un climat de bien-être et renforcer la motivation des employés. «La réduction des coûts est l'objectif final, précise Jean-Michel Bonvin, chargé de communication au Groupe Mutuel, mais il est indispensable d'agir à la racine du problème et de chercher à réduire les causes des absences.» Jacques de Haller confirme la nécessité d'agir en amont. En tant que médecin-conseil, il est appelé ponctuellement par des responsables en ressources humaines, lorsque la cause médicale d'une absence doit être contrôlée. «J'interviens dans des situations qui sont déjà très conflictuelles, ce qui ne me permet pas de mettre en évidence certaines difficultés ou erreurs internes, qui pourraient être la cause de l'absence, précise-t-il. Le secret médical m'interdit également d'être explicite sur les raisons de la maladie. De toute façon, la situation de rupture est souvent telle que l'entreprise ne se préoccupe plus de rechercher l'origine du problème.»

Certaines entreprises ont compris l'intérêt qu'elles avaient à prévenir plutôt qu'à guérir. Elles acceptent leur responsabilité et traquent les raisons de l'absentéisme de leurs employés. Grâce aux outils de gestion des absences et de statistiques que proposent quelques assurances maladie ou par le biais d'audit ou de questionnaires de santé et de satisfaction, les sociétés peuvent, dans un premier temps, prendre connaissance du taux d'absentéisme qui est le leur. Ensuite, il importe de prendre des mesures. «La CSS Assurance agit de manière anticipative en proposant à ses entreprises affiliées des rapports de santé individuels, un check-up annuel pour les cadres supérieurs, des ateliers d'information liés à l'alimentation, à la gestion du stress ou des conflits et des programmes sportifs», explique Dominique Marciot, responsable des affaires d'entreprise Vaud et Genève pour la CSS. L'éventail des mesures à prendre est vaste, encore faut-il qu'elles répondent au besoin des employés. «Edipresse a mis en place, dans le sous-sol de sa tour, une salle de sport bien équipée, mais souvent inutilisée. D'autres entreprises proposent des séances de massage dans les bureaux, mais elles ne rencontrent pas toujours le succès escompté», relève Angelo Vicario, de Vicario Consulting.

On lie souvent l'absentéisme aux problèmes de santé, cependant, même si des problèmes d'ergonomie persistent dans les bureaux, ce phénomène chez les cadres est principalement lié à des problèmes d'ordre psychologique – crispation, nervosité, irritabilité, stress. «L'absentéisme augmente nettement dans les banques ou les entreprises du secteur tertiaire, s'exclame Dominique Marciot. Lorsque la survie de l'entreprise est remise en question et que le chômage guette, beaucoup d'employés apparaissent démotivés. Ils n'en ressentent que plus vivement toutes les tensions morales et physiques accumulées pendant des mois. Leur capacité de résistance s'amenuise et un beau jour, ils ne vont plus travailler. La présence et l'absence des employés servent de baromètre aux entreprises.»

Pourtant, plusieurs observateurs s'accordent à dire que la crainte du licenciement développe chez certains employés un comportement inverse que l'on pourrait appeler «présentéisme». Heures supplémentaires, le soir ou le week-end, zèle et empressement à la moindre sollicitation, même si c'est parfois par solidarité avec ses collègues, l'objectif principal reste souvent de se faire bien voir et d'apparaître comme un élément indispensable à la vie de l'entreprise. «Dans ce contexte, l'absentéisme en tant qu'indicateur du climat et des problèmes internes se révèle être un critère trompeur. Peu de gens sont absents, mais cela ne veut pas dire pour autant que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes», conclut Angelo Vicario.

A long terme cependant, ce présentéisme n'est guère tenable; tétanisés par le risque de licenciement, stressés par les objectifs de rentabilité, harcelés psychologiquement, souffrant physiquement de toutes ces pressions, certains cadres n'ont d'autres choix que la fuite. Paradoxalement, ce comportement de résistance engendre parfois aussi, indirectement, l'absentéisme des collègues, victimes des pressions et du mobbing du zélé.