Pharma

Avec Celgene, Neuchâtel soigne sa mauvaise passe financière

Le groupe biopharmaceutique américain annonce une nouvelle extension de son siège européen à Boudry. Le canton accueille «avec fierté» le développement d’une entreprise qui jusqu’en 2003 ne générait aucun revenu

La rumeur est vieille de plusieurs décennies. Elle raconte qu’à Neuchâtel, Philip Morris paie un million de francs d’impôts par jour. Et que le groupe présent dans le canton depuis 1957 en est aussi le plus gros contribuable. Personne n’a jamais vraiment pu l’attester. Mais cette hypothèse symbolise à elle seule l’importance pour cette région horlogère d’accueillir une multinationale comme le cigarettier new-yorkais.

Plus tard, dans les années 1990, des Etats-Unis sont venus les groupes pharma et medtech Baxter et Johnson & Johnson, ou encore l’entreprise de logiciels de dessin Autodesk. Aujourd’hui, à Boudry, il y a aussi Celgene. Le groupe biopharmaceutique originaire du New Jersey y grandit à vue d’œil. Et prend ses aises.

Une vingtaine de nouveaux emplois

Mardi, lors d’une conférence de presse, des membres de la direction du groupe ont annoncé la construction d’un nouveau site de production à Boudry. Une extension voisine de son siège européen érigé en bordure d’autoroute. Ce bâtiment sera accolé au magasin de stockage existant. Il verra le jour en 2019 et doit servir à produire des traitements oraux destinés à soigner des patients atteints de maladies inflammatoires de l’intestin.

Un médicament pour lequel Celgene n’a pas encore obtenu d’autorisation des autorités compétentes. «Nous devons anticiper et être prêts à lancer la production rapidement, le cas échéant», a expliqué Jacques Soguel, le responsable des infrastructures.

Une vingtaine de nouveaux postes de travail seront créés, portant le nombre d’employés à environ 700 dans le canton. Et à 780 dans le pays, soit plus de 10% des effectifs totaux du groupe. Et c’est sans compter sur le site de Couvet, dans le Val-de-Travers, qui sera opérationnel en 2019 et qui va permettre de créer une centaine d’emplois à moyen terme.

«Il n’y a pas que la fiscalité qui compte»

Celgene, c’est l’histoire d’une biotech qui a enregistré ses premiers revenus en 2003. Et qui, à force de recherches et d’obtentions d’autorisations pour ses traitements, a publié l’an dernier un chiffre d’affaires de 11,2 milliards de dollars (10,8 milliards de francs). A Neuchâtel, ils n’étaient d’abord qu’une poignée au début des années 2000. L’installation du premier site de production européen à Boudry, ainsi que son siège pour la région Europe, Moyen-Orient et Afrique (EMEA), date de 2007. En 2014, l’entreprise communiquait son intention de récidiver à Couvet, dans le Val-de-Travers, où elle s’est octroyé des terrains lui permettant de futures extensions.

Mardi, il a beaucoup été question de «commitment» – d’engagement de l’entreprise sur le sol neuchâtelois. Le ministre de l’Economie, Jean-Nat Karakash, a lui parlé «d’accompagnement» des autorités locales. Concrètement, Celgene a été exonérée d’impôts pendant dix ans. C’est l’argument – pas le seul, a toujours assuré la promotion économique – qui a permis à la région de l’emporter face à l’Irlande, il y a une bonne décennie. Aujourd’hui, la société ne bénéficie plus de ce régime spécial.

Donc la question revient régulièrement: qu’est-ce qui pousse Celgene à grandir et à investir ici plutôt qu’ailleurs? «Engagement», donc, répond Tuomo Pätsi, le président en charge des opérations en Europe et à l’international. «Il n’y a pas que la fiscalité qui compte. Nous resterons ici parce que l’accès aux compétences et la législation du marché du travail sont excellents», a-t-il répondu. Christian Barbier, le chef du service de l’économie, a lui rappelé les «anticipations sur les besoins fonciers» dont a pu bénéficier Celgene pour construire, s’étendre et prévoir des agrandissements, au gré des approbations des autorités compétentes en Suisse, en Europe et aux Etats-Unis.

Mauvais élève romand sur le plan financier, avec ses 76 millions de francs de pertes en 2016, Neuchâtel accueille donc avec «une grande fierté» la success story de Celgene, a insisté Jean-Nat Karakash. «Dans un contexte où l’on préfère parler des mauvaises nouvelles, nous apprécions votre souci de maximiser les bénéfices pour la région.» Mardi, il n’a pas été question de commenter, ni de chiffrer, les recettes fiscales liées à la présence de Celgene. On ne sait donc toujours pas qui est le plus gros contribuable du canton.


Celgene, de la bioremédiation à la pharma

Elle ne dégage pas de revenus comparables aux mastodontes du secteur, mais Celgene demeure une entreprise qui compte dans le monde de la santé. Son blockbuster, le Revlimid (lénalidomide) est l’un des traitements phares contre les myélomes multiples, une forme de cancer de la moelle osseuse. Rien ne prédestinait pourtant cette compagnie qui sévissait à ses débuts dans un tout autre domaine à développer une telle molécule.

Créée en 1986, Celgene était à l’époque une entreprise spécialisée dans les biotechnologies. Issu du géant des pesticides Monsanto, Louis Fernandez, l’un de ses premiers patrons emblématiques, oriente ses activités vers la bioremédiation, autrement dit la décontamination de l’environnement grâce à des micro-organismes. L’entreprise a ainsi découvert des bactéries capables de digérer le toluène, un solvant toxique utilisé dans les industries pétrochimiques et cosmétiques. Mais les revenus modestes de ces activités ont conduit Celgene à se diversifier et à vouloir développer des molécules. Ce sera la thalidomide, acquise en 1992, dont le potentiel pour traiter les lésions cutanées causées par la lèpre séduit l’entreprise.

Diversification

L’acquisition de la licence laisse tout le monde sceptique. Le médicament est alors mal considéré au sein de la pharmacopée mondiale. Utilisé dès 1957 en tant que sédatif, il se révèle efficace pour soulager les nausées chez les femmes enceintes. Problème, la molécule stoppe la formation des vaisseaux sanguins des fœtus au cours de leur développement, si bien que des milliers de bébés sont venus au monde avec de terribles malformations.

Mais Celgene est persuadée du potentiel de la thalidomide. Elle poursuit les essais cliniques malgré les difficultés. Se retrouve au bord de la faillite en 1994. Et obtient in extremis une autorisation de mise sur le marché américain en 1998.

L’entreprise, qui perd alors encore de l’argent – le marché de la lèpre est minuscule – développe des analogues de la thalidomide, composés qui stimulent le système immunitaire. Ces derniers se révèlent efficaces contre les cancers du sang. En 2003, Celgene est pour la première fois bénéficiaire. Un an plus tard, elle produit la lénalidomide, analogue plus efficace et plus sûr de la thalidomide, notamment prescrit dans certains cas de myélomes multiples. Il en a été vendu pour près de 7 milliards de dollars en 2016. (Fabien Goubet)

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