Celgene, société américaine notamment spécialisée dans les traitements contre la leucémie, a réussi son pari de choisir la Suisse comme plateforme européenne de ses activités pharmaceutiques. Tuomo Pätsi, président de la zone Europe (EMEA), et Lee Heeson, vice-président de la division maladies inflammatoires et immunologie EMEA, répondent aux questions du Temps.

Le groupe pharmaceutique américain Celgene s’est installé il y a dix ans en Suisse. Cette implantation est-elle fructueuse?

Tuomo Pätsi: Il y a 10 ans en effet les dirigeants de la société ont pris une grande décision, celle de faire de la Suisse le centre opérationnel de ses nouvelles activités en Europe. Il a fallu un certain courage à cette jeune société pour partir de zéro en Europe au lieu de faire fabriquer ses médicaments sous licence. Nous n’avons jamais regretté ce choix qui a notamment conduit à l’implantation d’un centre de production mondial pour tous les médicaments à formulation solide du groupe. Celgene compte aujourd’hui 700 collaborateurs en Suisse et 2000 en Europe.

La Suisse n’est pourtant pas bon marché en termes de coût de la main-d’oeuvre…

Dans l’industrie pharmaceutique le choix de la Suisse comme centre européen est finalement assez courant. Nous avons pu trouver un grand nombre de spécialistes sur place, et la région de Neuchâtel, même si elle peut paraître un peu décentrée, n’a pas été un obstacle pour attirer des collaborateurs étrangers de talent.

Certaines entreprises pharmaceutiques, comme Merck Serono et Shire, ont quitté la région pour des horizons jugés plus cléments. Celgene n’a jamais eu cette tentation?

Je ne peux pas juger les raisons qui les ont poussés à partir. En ce qui concerne Celgene, nous sommes toujours très contents d’être ici. La preuve c’est que la construction d’une deuxième usine est planifiée à Couvet, à une vingtaine de kilomètres du siège de Boudry. Une centaine d’emplois supplémentaires seront créés, avec une mise en service des installations prévue en 2018.

Le vote du 9 février 2014 sur la limitation de l’immigration change-t-il la donne pour Celgene?

Je suis confiant et persuadé que le gouvernement suisse prendra les bonnes décisions pour appliquer de manière souple cette votation populaire afin de permettre à l’économie de fonctionner comme aujourd’hui. Nous allons de toute manière recruter localement lorsque cela est possible, ce qui limitera l’impact sur la marche de l’entreprise. Je suis par contre plus inquiet s’il devait y avoir une modification des accords bilatéraux. J’espère vivement une solution sur ce dossier car il est très important pour l’industrie pharmaceutique de pouvoir s’appuyer sur une forme de reconnaissance mutuelle des activités économiques entre la Suisse et l’Union européenne.

L’usine de Couvet sera notamment destinée à produire Otezla, un nouveau médicament récemment homologué en Europe pour traiter le psoriasis. D’autres sites étaient-ils en concurrence?

C’est vrai qu’au départ la Suisse n’était qu’une possibilité parmi d’autres. Les Etats-Unis, Singapour ou l’Irlande pouvaient entrer en lice. Finalement, c’est l’expérience positive faite en Suisse et les synergies possibles avec le premier centre de production qui ont fait pencher la balance en faveur d’une expansion ici.

Le franc fort doit avoir une forte influence sur vos coûts puisque l’essentiel de la production est exportée…

Celgene est touché comme tout le monde puisque nos coûts sont en francs suisses. Mais cela n’est pas notre souci principal. Le maintien d’une production de très haute qualité constitue vraiment le critère essentiel.

La croissance du chiffre d’affaire de la société, 21% durant le premier semestre, est très forte. Comment l’expliquez-vous alors que les grands groupes, comme Novartis ou Roche, affichent péniblement une croissance à un chiffre?

C’est lié au cycle de vie de l’entreprise, encore jeune. Le net renforcement de notre pipeline, c’est-à-dire les médicaments en recherche et développement, explique aussi cette forte croissance. Ce mouvement va se poursuivre car durant la seule année 2015 nous avons obtenu cinq nouvelles homologations de produits en Europe, donc celle de Revlimid, en première indication pour soigner le myélome multiple, une forme de cancer du sang particulièrement agressive. Ce nombre d’approbations est assez exceptionnel pour une société de notre taille.

Celgene mène des recherches en utilisant des cellules souches, en particulier des cellules tirées du placenta. Est-ce que cela pose un problème éthique?

Ce sujet est important. Nous n’avons pas d’activités de ce type en ce moment en Europe. Elles sont menées aux Etats-Unis et se font avec un grand sens des responsabilités. Celgene a un groupe, Celgene Cellular Therapeutics, aux Etats-Unis, qui est axé sur le développement de traitements avec des cellules souches tirées de placenta à terme en bonne santé. Cette approche est en conformité avec les directives réglementaires et ne fait pas face aux mêmes préoccupations éthiques que d’autres recherches sur les cellules souches.

Vous travaillez également, avec un peu de retard sur les grandes entreprises pharmaceutiques, sur de nouveaux mécanismes de lutte contre le cancer qui font appel à l’ingénierie cellulaire. Quelles sont vos chances de succès?

La recherche scientifique entre dans une nouvelle ère passionnante avec ces mécanismes, dont celui intitulé CAR-T cell. Notre technologie est légèrement différente de celle de Novartis par exemple. Les promesses de ces recherches sont telles qu’il y aura de toute manière de la place pour plusieurs entreprises sur ce marché.

Les dépenses de recherche et développement (R&D) de Celgene sont supérieures à celles de commercialisation. C’est atypique dans les grandes sociétés. Comment l’expliquez-vous?

L’innovation est au centre de nos préoccupations. Plus de 30% du chiffre d’affaires est ainsi consacré à la R&D. Nous pensons maintenir ce pourcentage à l’avenir, alors même que le chiffre d’affaire devrait se situer entre 9 et 9,5 milliards de dollars cette année.

La molécule de base de Revlimid, la thalidomide, a un passé tragique lié à la malformation, dans les années 1950, de 15 000 enfants suite à la prise de ce sédatif par des femmes enceintes. Pourquoi avoir continué à développer cette substance?

Il s’agit en effet de l’une des pages les plus sombres de l’histoire de l’industrie pharmaceutique. Mais des recherches ont montré, dès les années 1980, qu’il pouvait y avoir des utilisations bénéfiques de cette molécule. Celgene a ainsi fortement amélioré la molécule pour en faire un traitement de base contre le myélome multiple. Le produit est ainsi considéré comme ordinaire depuis de nombreuses années.

Celgene a acquis, en mai dernier, la société californienne Receptos pour 7,2 milliards de dollars. Pourquoi avoir déboursé une telle somme?

Le solide prix payé n’a pas été contesté par les actionnaires qui voient les possibilités de développement de Celgene offertes par cette acquisition. Celgene, aujourd’hui spécialisé dans la lutte contre plusieurs formes de leucémie, a décidé de se diversifier dans le domaine des traitements contre les maladies inflammatoires et immunitaires. Une première étape a été franchie avec Otezla (Apremilast), contre le psoriasis et l’arthrite psoriasique. Les médicaments en développement hérités de Receptos permettront à Celgene d’entrer sur le marché de la sclérose en plaques et des traitements contre l’inflammation de l’intestin.

Est-ce qu’Otezla deviendra un blockbuster, soit un médicament dont les ventes annuelles dépassent le million de dollars?

Lee Heeson: Oui. Les perspectives publiées par la société estiment le potentiel de ce médicament entre 1,5 et 2 milliards de dollars, mais ce sera probablement davantage au vu de la manière dont le produit, qui vient d’être lancé en Allemagne et en Suisse, est demandé par les médecins. Plus de la moitié des patients souffrant de psoriasis se disent mécontents des traitements actuels. Les effets secondaires d’Otezla sur le foie et les reins sont très faibles comparés aux médicaments déjà sur le marché.

Il y a déjà des traitements relativement efficaces contre la sclérose en plaques. Qu’espérez-vous avec le futur médicament hérité de Receptos?

Comparé au médicament Gilenya de Novartis par exemple, on a vu, dans les essais cliniques de phase II, que le traitement ozanimod montre une meilleure tolérance et dispose d’un meilleur profil de toxicité.

Pour réduire les coûts de la santé certaines entreprises pharmaceutiques commencent à mettre en place des modèles basés sur le principe «satisfait ou remboursé». Celgene l’envisage-t-il aussi?

Tuomo Pätsi: Nous étudions ce type de solution. Des expériences pilote sont faites en France et aux Pays-Bas, mais pas encore en Suisse. Les autorités chargées de rembourser les médicaments dans les systèmes de santé ne sont pas toutes ouvertes à ces nouveaux modèles d’évaluation qualitative du prix d’un médicament.