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Les centres de données de Suisse romande se posent en bons élèves écologiques

Entre ambiance cosy et rangées de serveurs, les nouveaux acteurs romands du data center tentent de casser l’image aseptisée et énergivore de ce secteur, un impératif à l’heure du big data, tout en limitant leur impact environnemental. Visite de deux d’entre eux

Economie, politique, société, culture, sport, sciences: les enjeux écologiques traversent toutes les strates de notre société. Comment passer de l’analyse à l’action? Quelle est la part de décisions individuelles et celles qui relèvent de choix politiques? Pourquoi la complexité du défi ne doit pas nous décourager?

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Occupé par une trentaine de trentenaires, l’open space est flambant neuf. Dans un coin, des instruments de musique, dans un autre des Lego. «On a un travail facilement stressant, il faut bien se détendre», justifie Lionel Riem, directeur technique au sein de High DC. Cette nouvelle société a été cofondée par VNV, entreprise chaux-de-fonnière de services informatiques. Avec Mickaël Zennaro, le codirecteur, ils présentent leur data center (ou centre de données) de 200 m2, inauguré fin février, mettant l’accent sur un service de proximité et une volonté de réduire au maximum leur impact environnemental.

Il s’inscrit ainsi dans une tendance générale en Suisse qui voit la multiplication de ces centres de calcul et de stockage de données informatiques. A Zurich, c’est Google qui vient d’ouvrir son premier centre helvétique. Microsoft, de son côté, est en train d’en créer deux à Genève et à Zurich. Safe Host, une autre société d’hébergement basée à Genève, a ouvert il y a un peu plus d’un an une nouvelle structure de plus de 14 000 m2 à Gland. Il affiche ainsi une capacité de plus de 4500 racks à serveurs. Avec 40 à 50 emplacements à serveurs (ou unité de racks, U) par rack, on y atteint un volume proche des 200 000 serveurs potentiellement regroupés en un seul point, le site n’étant pas encore plein.

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Adjacent aux bureaux de VNV, dans un bâtiment abritant un regroupement d’entreprises et d’industries neuchâteloises, ce nouveau service de stockage et de traitement de données paraît bien petit face aux mastodontes du secteur. «Neuchâtel a toujours été le mouton noir niveau connectivité. On est les premiers à proposer ce service dans la région», précise Lionel Riem. Avec 68 racks pour environ 3000 U, High DC se destine prioritairement aux entreprises locales. «C’est un gros avantage pour un client de pouvoir intervenir en moins de 20 minutes sur un serveur en panne, contre une à deux heures si celui-ci est à Lausanne, Genève ou Zurich», précise Mickaël Zennaro. Pour l’entrepreneur, l’avantage est aussi d’être disponible sur place si un client a besoin d’aide.

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Des données au charbon

La principale critique généralement faite aux data centers reste leur impact environnemental. En Virginie du Nord, à une soixantaine de kilomètres de Washington DC, circulent quotidiennement près de 70% des données mondiales. Amazon, Apple ou encore Twitter font partie des nombreux grands groupes ayant élu domicile dans cette Data Center Alley. Problème, cette région des Etats-Unis n’est pas particulièrement connue pour son énergie verte. Elle se distingue plutôt par l’utilisation massive du charbon et du gaz, représentant respectivement 31 et 32% des sources énergétiques employées par ces usines à données, selon un rapport de Greenpeace de 2017. A cette date, malgré les efforts de certains groupes comme Facebook, Google ou Microsoft, les énergies renouvelables n’y représentaient que 1% des sources énergétiques utilisées. Une problématique qui s’exporte notamment en Chine. Au pays d’AliExpress, l’énergie des data centers provient pour 67% du charbon. Un enjeu important à l’heure des luttes contre le dérèglement climatique, alors que le secteur informatique représente 7% de la consommation d’électricité mondiale.

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En Suisse, l’offre énergétique est bien moins marquée par les sources fossiles. 60% de l’électricité y est hydroélectrique, selon l’Office fédéral de l’énergie. Les autres énergies renouvelables, quant à elles, représentent 4% de cette production, pour moitié d’origine photovoltaïque. High DC, par exemple, a opté pour une certification locale, Areuse +, pour se garantir une électricité à 100% neuchâteloise et renouvelable (95% hydroélectrique, 5% photovoltaïque). Un projet de panneaux photovoltaïques, directement sur le toit du bâtiment, est d’ores et déjà prévu en complément.

Un second angle d’attaque consiste à réduire la consommation d’énergie du centre. «Une part importante de l’énergie employée sert généralement à la climatisation des serveurs, indique Lionel Riem. Le but est en général de maintenir une température entre 19 et 21°C.» Or, selon lui, plusieurs études récentes ont montré que les serveurs résistaient à des températures plus élevées, entre 26 et 27°C, sans affecter la durée de vie du matériel. «Climatiser n’est plus nécessaire», conclut Mickaël Zennaro à ce sujet. Le refroidissement des serveurs est donc réalisé par une simple circulation d’air en circuit fermé, dit en free-cooling, basé sur un échange thermique avec l’air extérieur. Pour Lionel Riem, ce système est suffisant tant que les températures hors bâtiment ne dépassent pas 25°C. «Nous sommes à 1000 m d’altitude ici. Autant dire que cette température est rarement atteinte.»

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Cette démarche écologique est déjà bien installée pour les data centers de Suisse romande. Près de Genève, c’est sur le toit du dernier bâtiment du groupe Infomaniak qu’Alexandre Patti, gestionnaire énergie et environnement de la société genevoise, nous présente les systèmes de refroidissement du site, également en free-cooling. Il précise aussi la stratégie environnementale mise en place pour ce centre de 180 racks et 8500 U. «Nous sommes à 60% d’hydroélectrique et 40% d’autres énergies renouvelables, le tout en production locale. Notre but est d’atteindre les 100% d’énergie verte pour l’ensemble de nos infrastructures d’ici à 2025.» Avec ces différentes mesures, la société d’hébergement et de noms de domaine cherche à diminuer drastiquement ses rejets de CO2. «Sur 10 ans, en comptant sa production et son utilisation, un de nos serveurs produira 1,5 t de CO2. C’est 10 fois moins que les hébergeurs utilisant d’autres sources comme le charbon.»

Ces différentes stratégies permettent de mettre les acteurs helvétiques au nombre des bons élèves de cette industrie en termes d’efficacité énergétique. Cela est évalué par leur PUE (Power Usage Effectiveness) mesurant le rapport entre énergie consommée par le centre et énergie dédiée aux installations purement informatique. Plus ce rapport est proche de 1, la valeur minimale, plus le système est considéré comme efficace sur le plan énergétique. En Suisse romande, il varie entre 1,1 et 1,4. La moyenne mondiale, quant à elle, est aux alentours de 2 d’après la Commission européenne.

Que faire de la chaleur produite?

Reste que la chaleur produite par les serveurs est pour le moment renvoyée dans la nature. Elena Sikias, coordinatrice marketing pour Safe Host, détaille la stratégie mise en place pour remédier à cette situation. «Sur notre site genevois, la chaleur est récupérée puis envoyée dans un réseau de chauffage domestique adjacent. Elle permet ainsi de chauffer des bâtiments industriels et des logements.» Le nouveau site de Gland est également équipé du même système. Il n’est cependant raccordé à aucun projet, ne produisant pas encore assez de chaleur. «Il faut avoir une certaine taille pour que ce genre de solution soit écologiquement rentable, concède Mickaël Zennaro. A High DC, on a donc décidé de ne pas choisir cette option mais de réutiliser cette chaleur pour stabiliser de la température de notre installation.» Du côté d'Infomaniak, un projet similaire est prévu pour le futur data center, qui devrait voir le jour d’ici 3 à 5 ans. «Il faut surtout trouver un projet où nos niveaux de chaleur seront utilisables, conclut Alexandre Patti. Une fois qu’on en trouve un, on se lance.»

Correction: Le terme "data center", anglicisme, a été remplacé dans le titre par son équivalent français "centre de données" puis explicité dans le texte


Un data center chez soi

Pour contourner la problématique de la chaleur produite, Qarnot, une start-up française, a mis en place une stratégie allant à l’inverse du paradigme ambiant. Plutôt que d’être concentrés en un seul et même lieu, les serveurs sont dispatchés là où cette chaleur peut avoir son utilité. Qarnot propose ainsi de les employer directement dans des appartements en tant que chauffage.

Un premier partenariat avec BNP Paribas vise ainsi à utiliser les données «non clientes» de la banque comme carburant dans un ensemble de logements sociaux à Bordeaux. Une autre version consiste à les utiliser comme chaudières pour des bâtiments administratifs, des entrepôts ou des magasins. Cette fois-ci, c’est avec le groupe Casino qu’un accord a été trouvé. Un système qui pose néanmoins diverses questions, notamment sur la sécurité et la continuité du service en cas de panne d’un serveur.

Pour Quentin Laurens, responsable des relations publiques chez Qarnot, le premier problème est réglé par un chiffrement des données. Le second, quant à lui, est compensé par une solution logicielle qui redirige automatiquement les calculs du serveur en panne vers un autre appareil.

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