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Le téléphone a été inventé à la fois par Elisha Gray (à gauche) et par Alexander Graham Bell dans la seconde moitié du XIXe siècle.
© SAMMLUNG RAUCH/Interfoto7Keystone

Inventions

Pourquoi certaines découvertes sont inévitables

Certaines découvertes telles que le feu, la poudre et le tissage ont été faites quasi simultanément en Chine, aux Indes, et en Europe par des individus qui travaillaient de manière indépendante. Comment expliquer ce phénomène?

Existe-t-il une intelligence planétaire? Le phénomène des découvertes multiples a été analysé en détail par William Ogburn et Dorothy Thomas, qui ont publié en 1922, à la surprise générale, quelque 150 exemples de découvertes faites indépendamment par plusieurs personnes.

Les grands esprits se rencontrent

«Il est très intéressant de constater, écrivent-ils, que beaucoup d’inventions ont été faites à deux ou à plusieurs reprises par différents inventeurs, chacun travaillant sans avoir connaissance des recherches de l’autre. Il est bien connu, par exemple, que le calcul infinitésimal a été inventé par Newton et par Leibniz. La théorie de la sélection naturelle a été développée de manière quasi identique par Wallace et Darwin. D’aucuns affirment que les frères Wright et Samuel Langley ont inventé l’avion. Et nous savons tous que le téléphone a été inventé à la fois par Gray et par Bell.»

Plus récemment, Robert K. Merton, figure majeure de la sociologie étasunienne du XXe siècle, a abouti à la conclusion que dans les sciences, cette multiplication des mêmes découvertes était la règle plutôt que l’exception.

Il cite en exemple Lord Kelvin dont les ouvrages publiés contiennent «au moins trente-deux découvertes personnelles dont il s’aperçut ensuite qu’elles avaient été faites par d’autres», notamment Cavendish et Helmholts. «A croire que certaines idées flottent dans l’air au-dessus de l’atmosphère et que ceux qui ont la capacité de les y pêcher uniformisent l’intelligence planétaire de l’espèce», dit à cet égard Bernard Weber dans Le livre secret des fourmis.

Possédé par Edgar Allan Poe

Ce phénomène ne concerne cependant pas que les découvertes scientifiques. Il touche aussi certains écrits. Voici par exemple ce que Baudelaire confiait au sujet de l’écrivain et journaliste Edgar Allan Poe: «Savez-vous pourquoi j’ai si patiemment traduit Edgar Allan Poe? Parce qu’il me ressemble. La première fois que j’ai ouvert un livre de lui, j’ai vu, avec épouvante et ravissement, non seulement des sujets rêvés par moi, mais des PHRASES pensées par moi, et écrites par lui vingt ans auparavant.»

Le nom de Baudelaire sera d’ailleurs si bien associé à celui de Poe que certains n’hésiteront pas à voir dans les Fleurs du mal une pâle copie de la poésie du Nord-Américain. D’où ce constat amer du poète auprès de Madame Paul Meurice: «J’ai perdu beaucoup de temps à traduire Edgar Allan Poe, et le grand bénéfice que j’en ai tiré, c’est que quelques bonnes langues ont dit que j’avais emprunté à Poe mes poésies, lesquelles étaient faites dix ans avant que je connusse les œuvres de ce dernier.»

Des facteurs sociaux

Comment expliquer le phénomène des découvertes multiples? Sont-elles dues au hasard, à la chance ou à ce que la philosophie allemande nomme le Zeitgeist [littéralement «esprit du temps», désigne l’ambiance intellectuelle et culturelle d’une époque, ndlr]?

Pour les théoriciens marxistes, tout dépend de la maturité d’une société ou d’une culture. Certaines inventions voient par conséquent le jour simultanément parce que l’époque est mûre pour les accueillir. Le monde hellénistique, par exemple, n’était pas encore prêt pour la révolution industrielle, raison pour laquelle l’exploitation industrielle de la machine à vapeur de Héron d’Alexandrie (Ier siècle apr. J.-C.) dut attendre que les conditions techniques et sociales la rendissent possible et désirable.

Attendre que le fruit soit mûr

Autrement dit, l’histoire de l’humanité est souvent faite de découvertes oubliées, inachevées ou négligées et refaites plus tard par d’autres individus. Charles Darwin et Alfred Russel Wallace élaborèrent la théorie de la sélection par survivance des plus aptes en lisant l’Essai sur le principe de la population de Malthus publié en 1797. Ils auraient cependant pu extraire la même idée d’Erasmus Darwin ou de certains passages de Jean-Baptiste de Lamarck.

Autrement dit, les temps étaient plus que mûrs, comme le souligne un biographe de Charles Darwin: «Ce n’est pas la coïncidence de la découverte qui est surprenante, mais plutôt la lenteur de cette coïncidence.» Lorsqu’il eut vent de la découverte, le zoologiste et ornithologue britannique Alfred Newton ne sut d’ailleurs s’il était «plus vexé de n’avoir pas trouvé la solution (lui-même), ou plus content qu’elle ait été trouvée».

Reste que même lorsque l’époque est mûre pour un certain type de découverte, il faut encore l’intuition d’une intelligence exceptionnelle et quelque fois un hasard favorable pour actualiser cette découverte, rappelle Arthur Koestler dans Le cri d’Archimède. «Certaines grandes découvertes représentent de tels tours de force que la «maturité» semble les expliquer bien faiblement, et que la «chance» ne les explique pas du tout.»

La catalyse d’un cerveau remarquable

Autrement dit, si ces découvertes sont certes «dans l’air», c’est-à-dire que les divers éléments d’une invention sont déjà là à attendre d’être assemblés et soudés les uns aux autres, encore faut-il le déclenchement que provoquent la sérendipité et la catalyse d’un cerveau remarquable.

La maturité n’est ainsi qu’une condition nécessaire et non suffisante des découvertes multiples. «Si tout dépendait de la maturité, le génie ne jouerait plus dans l’histoire le rôle d’un héros, mais celui d’une sage-femme: il présiderait à la naissance d’une loi préétablie, poursuit Arthur Koestler. Si le calcul infinitésimal a été inventé indépendamment par Newton et Leibniz, et si toute une lignée de précurseurs leur avait aplani la voie, il reste qu’il fallait un Leibniz ou un Newton pour réussir l’opération.»

Quant à Charles Darwin et à Alfred Russel Wallace, ils élaborèrent la théorie de la sélection par survivance des plus aptes sans l’aide d’aucune observation qui n’ait été disponible depuis au moins cinquante ans. Le fruit était plus que mûr… mais en un demi-siècle, personne n’était venu le cueillir.

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