«Certaines pratiques discriminatoires sont tolérables, si elles aident au développement»

Commerce L’OMC fête bientôt ses vingt ans

Rencontre avec son directeur général, Roberto Azevêdo

Il a réussi là où ses prédécesseurs avaient échoué: conclure le premier accord multilatéral de l’histoire de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), créée en 1995. C’était en décembre dernier, à Bali. Au mépris des critiques, Roberto Azevêdo, directeur de l’institution basée à ­Genève depuis septembre 2013, est convaincu de pouvoir mener à terme le Cycle de Doha, ronde de négociations commerciales – moribonde – lancée en 2001. Entretien, à Berne, dans la foulée de sa première rencontre formelle avec le ministre Johann Schneider-Ammann.

Le Temps: Il y a deux semaines, vous avez discuté avec la délégation suisse au Commerce. Qu’avez-vous décidé?

Roberto Azevêdo: Ce fut ma première visite officielle à Berne, en tant que directeur général de l’OMC. L’agenda de cette entrevue se voulait ouvert, nous n’avons rien décidé à proprement parler. La Suisse a tenu à m’assurer de la poursuite de son implication active au sein de l’OMC. Car, depuis décembre 2013, à la suite de la 9e Conférence ministérielle à Bali, nous nous trouvons dans une phase de libéralisation du commerce mondial beaucoup plus favorable qu’elle ne l’était jusqu’ici.

– Quelles sont vos priorités ­au lendemain de cette rencontre au sommet?

– Il s’agit d’abord de mettre en œuvre, le plus rapidement possible, le «paquet de Bali», soit un ensemble de dix textes négociés en Indonésie, et plus particulièrement l’accord sur la facilitation des échanges [simplification des formalités douanières, susceptible d’injecter jusqu’à 1000 milliards de dollars supplémentaires dans le système commercial mondial]. Et ensuite donner un sens aux activités futures de l’OMC. A Bali, les ministres des Etats membres présents se sont engagés à établir une feuille de route claire, d’ici à fin 2014, pour boucler le Cycle de Doha [la ronde de négociations, enlisée depuis son lancement en 2001, connaît depuis décembre dernier un espoir de reprise].

– Comprenez-vous le concept de «protectionnisme positif», basé sur l’idée d’une concurrence loyale et de salaires équitables, prôné par de nombreux politiciens en Europe?

– Cette formulation est pour le moins paradoxale. Le protectionnisme ne peut, par définition, jamais être positif. Mais tolérer certaines pratiques discriminatoires en tant qu’outils de développement me semble acceptable.

– A ce stade, avez-vous le sentiment d’être au diapason avec les pays les plus influents de l’OMC?

– Oui. Nous sommes au terme de la première étape du programme de travail prévu. Les délégations viennent de mettre à plat les trois sujets les plus sensibles du dossier: les services, l’agriculture et l’accès aux marchés pour les produits industriels. Le travail de fond doit à présent débuter. J’ai espoir d’aboutir à des résultats d’ici à la pause estivale du mois d’août. Le second semestre de l’année devrait, quant à lui, être consacré à des questions plus spécifiques, voire aborder d’autres thèmes liés au programme de Doha. Sur ce point, il n’y a pas de calendrier précis, uniquement une date butoir: décembre 2014.

– Pensez-vous pouvoir conclure Doha prochainement?

– Si nous parvenons à mener à terme cette feuille de route préliminaire, les choses devraient s’enchaîner rapidement. Mais je ne tiens pas ici à avancer de délai plus précis. Je m’engage simplement à faire en sorte d’accélérer le rythme, en ajustant au besoin certains paramètres de négociations, selon la stratégie inclusive et de transparence que j’ai mise en place jusqu’ici.

– Cela suffira-t-il, à votre avis?

– Je ne crois pas aux miracles. Mais j’ai foi en le travail accompli. En tant que directeur général, je peux aider à parcourir les derniers mètres de terrain. Mais c’est aux Etats qu’incombe la responsabilité de jouer le jeu en portant la balle jusque devant la ligne d’en-but.

– Quelle opinion les Etats membres ont-ils de vous?

– Je pense avoir gagné leur confiance, en tant que modérateur impartial. Mais ce sentiment, bien que réciproque, ne suffit pas. Le plus important, dans cette relation, c’est la confiance que chaque pays place en son partenaire commercial.

– De nombreux experts appellent à réformer l’OMC, en supprimant par exemple la règle du consensus («on n’est d’accord sur rien, tant que tout le monde ne s’entend pas sur tout»). Qu’en pensez-vous?

– Cette revendication n’émane pas de Genève, mais est portée par des individus qui ne sont pas très au fait des réalités de l’OMC. Le consensus est un impératif, c’est le cœur du système. Toutefois, on a évoqué d’autres pistes de réformes plus pertinentes.

– Lesquelles?

– Par exemple, l’élargissement de notre mandat à des aspects commerciaux (investissements, chaînes de valeur ajoutée, etc.) qui sont davantage d’actualité. Ou encore renforcer nos liens avec les secteurs privés et la société civile.

– Pouvez-vous commenter la stratégie d’endiguement de la Chine menée par les Etats-Unis, dans le cadre de l’accord plurilatéral sur les services (TiSA)?

– Je n’ai pas entendu parler d’une telle stratégie. Par ailleurs, TiSA, initié à Genève à l’été 2012, sort complètement du champ de l’OMC. Je ne souhaite pas être accusé d’interférer dans ces pourparlers, même si le résultat de ces discussions aura des conséquences sur le volet des services négociés dans le cadre de Doha.

– Quel regard portez-vous sur l’offensive européenne et américaine contre la Russie?

– J’ai été témoin de discussions portant sur des mesures commerciales jugées contraires aux règles l’OMC. J’ai aussi eu vent de doléances de part et d’autre. Il s’agit là de comportements routiniers. L’OMC a été créée à cette fin, notamment.

– Vous sentez-vous concerné par l’émergence de méga-accords, tel le Partenariat transatlantique (TTIP)?

– Pas outre mesure. De tout temps, les Etats ont mené des initiatives régionales ou bilatérales [à ce jour, 583 accords de ce type ont été notifiés à l’OMC, dont 377 sont en vigueur]. Les objets – accès aux marchés et autres renforcement de disciplines internes – qui y sont négociés ne peuvent pas l’être à l’OMC. Et ce qui est décidé à l’OMC (règles commerciales et enjeux de nature horizontale) n’entre pas dans les agendas bilatéraux ou régionaux.

– Comment comptez-vous fêter, l’an prochain, le 20e anniversaire de l’organisation?

– Nous allons organiser quelque chose, cela va sans dire. Les consultations au sein du secrétariat de l’organisation vont bon train. Mais rien n’est arrêté à ce stade.

– En quoi consiste votre plan ­de révision stratégique de votre secrétariat?

– Nous avons ouvert un chantier de réformes touchant à nos activités administratives. Le champ de réflexions va de la productivité au renforcement des mécanismes de promotion.

– Ces mesures d’efficacité concernent-elles aussi votre organe ­de règlement des différends?

– Ce dispositif fonctionne à la satisfaction des Etats membres. Toutefois, il peut encore être amélioré, notamment en l’équipant avec suffisamment de juristes qualifiés et expérimentés.