Production de disques, organisation de tournées pour des artistes suisses et étrangers, gestion de carrières, coaching… Les indépendants de Two Gentlemen – qui ont lancé la carrière de la chanteuse Sophie Hunger – sont devenus des acteurs incontournables de la scène musicale suisse. Le plus grand des petits labels s’implique à tous les niveaux de l’industrie, sauf la distribution. Il compte huit employés répartis entre les bureaux de Lausanne et Zurich. Patrick David et Christian Fighera, ses deux patrons, nous reçoivent en pleine saison des festivals dans leur local vaudois – un temple du vinyle et du compact-disc.

Le Temps: En tant que professionnels de la musique, comment vivez-vous la période des festivals?

Christian Fighera: Nous passons notre temps sur les routes à avaler les kilomètres. Certains de nos groupes jouent dans toute l’Europe. Ce week-end j’étais en Bretagne au festival des Vieilles Charrues. On se balade beaucoup avec les artistes que l’on conseille. Et puis sur les festivals il y a toujours un bar réservé aux professionnels où l’on peut rencontrer des gens. Il faut se rendre compte que Montreux et Nyon représentent la Rolls des festivals; tous ne sont pas aussi bien organisés et accessibles. Essayez de rejoindre un festival tchèque par une route de campagne avec 100 000 autres personnes…

– Vous est-il déjà arrivé de signer un contrat avec un artiste pendant un festival?

Patrick David: Oui, car certains festivals fonctionnent comme des tremplins pour les jeunes talents. L’Eurosonic à Groningen (Pays-Bas), par exemple, voit passer 80 groupes par jour dans une trentaine de salles. Ce sont des «showcases» destinés en priorité aux chasseurs de talents. Les labels, les spécialistes des festivals, tout le monde y va pour faire son shopping et trouver l’artiste qu’il faudra à tout prix avoir cette année.

– Comment se ventile votre chiffre d’affaires entre vos différentes activités?

P. D.: Notre chiffre d’affaires varie entre 1,5 million et 3 millions de francs, suivant les années. En 2014, nous étions autour des deux millions de francs. Les tournées représentent 80% de ces revenus mais les marges y sont faibles. De même nous touchons un montant important pour avoir placé un artiste dans un festival mais devons ensuite déduire le cachet de l’artiste et tous les frais de gestion. A l’inverse, notre activité liée aux droits d’auteur rapporte peu mais requiert aussi peu d’investissement direct et un nombre d’heures de travail limité.

– La gestion de concerts pour les artistes étrangers rapporte-t-elle davantage que pour les Suisses?

C. F.: Oui, c’est ce qui paie nos bureaux, mais notre activité principale est ailleurs. Nous ne sommes pas un acteur clé de la gestion de concerts. D’ailleurs, les gros festivals nous court-circuitent sitôt que les groupes que nous représentons peuvent vendre 5000 tickets ou plus.

P.  D.: Généralement, nous touchons une commission de 15% sur les cachets versés aux artistes. Pour les internationaux, cela peut représenter des sommes importantes. Mais plus l’artiste devient important et plus il voudra négocier cette somme à la baisse. Avec un cachet de 50 000 francs, le manager de l’artiste étranger qui veut jouer en Suisse négocie durement et généralement nous perdons notre commission.

– Quels sont les cachets des artistes suisses dont vous vous occupez comme Sophie Hunger ou The Young Gods?

P. D.: De zéro à 50 000 francs. Cela dépend du lieu où ils jouent. Au Pays-Bas, où Sophie Hunger n’est pas très connue, cela va être plus proche de zéro. C’est égal: cela permet d’élargir la notoriété de nos artistes. Nous voyons cela comme un investissement.

C. F.: Pour le rappeur français Orelsan ou le groupe américain The National, à qui nous servons d’intermédiaire lorsqu’ils viennent jouer en Suisse, on arrive plutôt dans le haut de la fourchette. Ces artistes vont prendre de 50 000 jusqu’à 100 000 euros.

– Est-il imaginable pour de petits artistes de devoir payer pour jouer sur de grandes scènes?

P. D.: Cela ne se fait pas directement mais c’est un schéma qui existe. Certains festivals pratiquent la sous-enchère avec des cachets de moins de 2000 francs, et en mettant tous les frais à la charge de l’artiste. Ce dernier doit alors payer le transport, le matériel technique… De fait, il finit par devoir payer pour jouer.

– Cela traduit-il une précarisation du milieu?

C. F.: Difficile à dire. En parallèle à cela, il y a une inflation des cachets des têtes d’affiche. Pour parer à la chute des ventes de disques, les gros artistes demandent davantage d’argent pour leurs concerts, qui attirent toujours plus de monde. La réalité c’est qu’aujourd’hui, entre les salles et les stades, l’offre de concerts s’est multipliée. Dans les années quatre-vingt, il n’y avait que Pink Floyd et Michael Jackson qui remplissaient des stades de ­­ 50 000 places­ en Suisse.

– Comment se passent les relations avec les festivals? Peut-on exiger que les organisateurs prennent un artiste peu connu pour obtenir une célébrité?

P. D.: Il n’y a que les grosses agences de placements d’artistes qui puissent se permettre ce type de chantage. Pour tous les autres, placer des artistes représente déjà de longues négociations. Dans un festival, la tranche horaire et la popularité de la scène importent énormément. Ce n’est pas la même chose de se retrouver sur une petite scène alors que Stromae performe à côté ou de faire la première partie de Radiohead.

– Vous touchez différentes subventions fédérales (par exemple Pro Helvetia). N’est-il pas paradoxal que le label d’une artiste aussi connue que Sophie Hunger soit aidé par l’Etat?

P. D.: C’est un faux débat. Pour lancer des artistes, il est impératif d’obtenir des subventions. On aide bien les banques ou l’horlogerie et sur des sommes beaucoup plus conséquentes. Pour vivre, nous produisons de plus en plus de concerts, en prenant les risques financiers qui vont avec. En France, les entreprises ont tendance à se spécialiser mais, en Suisse, tous les acteurs de l’industrie se mettent à toucher à tout. C’est le seul modèle économique qui permette de survivre.