«Qui a lu les nouvelles en ligne ce matin?» Toutes les mains dans mon auditoire se lèvent. «Qui a payé pour ces informations?» Toutes les mains se baissent. «Est-ce qu’il ne serait pas normal de payer pour le travail de celui qui vous a fourni ces informations? – Oui, mais pas nous!» Rires dans la salle. Au moins, mes étudiants ont le sens de l’humour…

Pour les entreprises, c’est moins drôle. L’invasion des services dits gratuits a bouleversé les modèles d’affaires depuis les journaux jusqu’aux médias sociaux. Internet est gratuit ainsi que les messageries électroniques – et pourtant, en 1993, MCI Mail, un pionnier en la matière, faisait payer 50 cents pour les 500 premiers caractères d’un message. Mais quel est le prix de cette gratuité?

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Facebook se vante d’être gratuit et assure qu’il le restera. Pourtant la société fait quand même un revenu de 4,65 dollars par personne qui utilise ses services. Bien entendu, cela vient de la publicité et des promotions qui sont liées aux différentes pages. Aujourd’hui, Google (qui a plus de 90% de parts de marché dans les moteurs de recherche) et Facebook détiennent les trois quarts de la publicité en ligne. Les grandes agences de publicité, WPP, Omnicom ou Publicis ont vu leur chiffre d’affaires s’effondrer. Même les entreprises ne veulent plus payer leurs commissions.

Des millions d'informations livrées en échange

En contrepartie de ce qui peut apparaître comme une bonne affaire, les consommateurs acceptent de livrer des millions d’informations sur leur vie privée, leurs habitudes de consommation et leurs attentes. C’est une situation paradoxale au moment où le débat sur la sphère privée et la protection des données s’intensifie. En principe, le consommateur veut préserver sa sphère privée, en pratique, il accepte de tout donner contre une certaine gratuité.

Et cela ne fera qu’empirer. Aujourd’hui la géolocalisation permet de savoir si vous êtes dans un bouchon sur l’autoroute ou dans quel magasin vous déambulez. Les cartes de crédit ou de débit peuvent suivre au jour le jour vos achats. Les sites de recherche surveillent en permanence vos désirs de consommation. Le big data (analyse de données), combiné avec l’intelligence artificielle, va mettre tout cela en réseau. Bientôt, il sera possible pour chaque entreprise de savoir si une publicité sur un moteur de recherche ou un réseau social a conduit à un déplacement dans tel magasin et s’il a permis un achat avec une carte de crédit. Tout sera suivi.

Quel accès à ces données privées?

A cela s’ajoute le problème de la gestion et de la sécurité des banques de données où sont stockés ces renseignements. Tôt ou tard, nos sociétés seront numérisées et nos informations seront mises en réseau depuis l’administration jusqu’aux données médicales. Jusqu’où seront-elles accessibles, et par qui? Qui en est le propriétaire? Le vide juridique est immense. La cybercriminalité a de beaux jours devant elle.

Le contrat tacite qui existe entre les entreprises qui offrent la gratuité et les consommateurs qui l’acceptent est digne de Faust. Il s’assimile à celui de la victime consentante. Bien sûr, chaque site demande la permission d’utiliser des «cookies» et demande un accord juridique. Mais qui les regarde? D’ailleurs si vous lisiez tout, cela prendrait plus de 250 heures par an…

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Les gouvernements ou l’Union européenne édictent des lois qui devraient permettre aux consommateurs de reprendre contrôle de leur destin électronique. C’est probablement trop tard. Essayez d’effacer vos traces sur Internet… D’autres réfléchissent à la possibilité de revenir vers des modèles payants qui remettraient le consommateur en position de contrôle de l’utilisation de ses données. Mais «payant» est un sacrilège et «gratuit» est trop cher. Pauvres de nous…