Même draconien, le remède n’est pas pire que le mal. Du moins si on en croit des chercheurs du MIT et de la Réserve fédérale américaine, qui ont étudié les mesures non sanitaires prises pour endiguer l’épidémie de grippe de 1918 aux Etats-Unis. Pour eux, la comparaison, même à un siècle d’intervalle, est d’autant plus appropriée que ces restrictions ressemblent à celles prises aujourd’hui: fermetures d’écoles, de cinémas, d’églises, interdictions de réunions publiques, mise en quarantaine des personnes malades, entre autres.

Publié la semaine dernière, cette étude (qui n’a pas encore fait l’objet d’une peer review) souligne que la propagation de la maladie a un effet négatif à la fois sur l’offre et sur la demande. Mais ce n’est pas tout, poursuivent Sergio Correia, Stephan Luck et Emil Verner, «les mesures non sanitaires prises tôt et de façon large n’ont pas eu d’effets indésirables sur les économies locales. Au contraire, les villes qui sont intervenues le plus tôt et le plus agressivement ont même vu une augmentation de leur activité économique après la pandémie.» C’est donc cette dernière qui a des «coûts économiques substantiels», tandis que les mesures «peuvent avoir des mérites économiques, au-delà d’une mortalité plus faible».

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Limiter les ruptures

Certes, les limitations imposées dans certaines villes ont freiné les interactions sociales et l’activité qui en dépend. Mais, «dans une pandémie, l’activité est aussi réduite en l’absence de telles mesures, puisque les ménages réduisent leur consommation et leur travail pour éviter d’être infectés», poursuivent les économistes. A l’inverse, les mesures permettent d’améliorer la coordination et de limiter les ruptures dans l’économie réelle. De fait, tout comme on peut «aplatir la courbe» des malades pour éviter d’engorger les hôpitaux, qui n’arrivent plus à faire face, on peut aplatir la courbe économique, pour éviter une plongée trop violente dans la récession, affirment les auteurs. Et ce, donc, pas seulement avec des mesures de relance budgétaire.

Comme indicateur de performance, les chercheurs ont observé l’évolution des dépôts bancaires, de la production et de l’emploi manufacturiers en 1919, lorsque la pandémie a pris fin. Ils ont calculé qu’une ville ayant mis en place des restrictions dix jours avant l’arrivée de la pandémie ont vu l’emploi manufacturier grimper de 5% dans la période qui a suivi leur levée. De la même façon, rallonger leur durée de 50 jours a augmenté l’emploi manufacturier de 6,5%. Ainsi, Seattle et Oakland, par exemple, s’en sont beaucoup mieux tirées que Pittsburgh et Philadelphia, à la fois en termes de mortalité et d’emploi.

Exemple de Taïwan

Cette analyse arrive alors que les pressions montent pour rouvrir les commerces et sortir du confinement dans de nombreux pays. «Nos résultats montrent des parallèles avec l’épidémie de Covid-19. Les pays ayant pris des mesures tôt, à l’instar de Taïwan ou de Singapour, n’ont pas seulement vu une croissance limitée des infections. Ils semblent aussi avoir évité les pires ruptures économiques causées par la pandémie», affirment les auteurs.

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Mais ces derniers mettent aussi en garde contre les limites de la comparaison: la grippe de 1918 semble avoir été plus mortelle que le Covid-19, donc aussi plus violente pour l’économie. En outre, la nature complexe de la chaîne d’approvisionnement moderne globale, le rôle plus important des services et les améliorations dans les technologies de communication n’ont pas pu être pris en compte.