Uli Sigg est le plus grand collectionneur d’art chinois contemporain au monde. Et un expert suisse de l’Empire du Milieu. Il y a passé quelque trente-quatre années de sa vie et s’y rend encore huit fois par an. A tel point qu’il est plus connu là-bas que dans sa mère patrie. Homme d’affaires avisé, défricheur économique de ce pays à la fin des années septante, il a aussi été durant trois ans ambassadeur de Suisse à Pékin (1995-1998). Uli Sigg, 67 ans, connaît la Chine sur le bout des doigts, l’a parcourue jusque dans les plus lointaines et reculées contrées et lui voue encore après tant d’années une admiration sans faille. Observateur très fin certes. Mais cela ne l’empêche pas d’avoir un regard critique. Interview de ce personnage aux multiples facettes, notamment celle de vice-président de l’éditeur Ringier (actionnaire à 46,23% du Temps), dans son château au milieu du Mauensee (LU). Il est aujourd’hui mercredi l’un des invités du 5e Forum de la Haute Horlogerie, qui se tient à Lausanne.

Le Temps: La croissance chinoise ralentit. Faut-il s’en inquiéter?

Uli Sigg: Une certaine consolidation à un haut niveau était nécessaire. Elle était inévitable. Impossible d’afficher sans cesse des taux de progression du PIB de 8%, voire davantage. Ce ralentissement était même souhaité par l’Occident, qui lui disait que son modèle économique basé essentiellement sur les exportations n’était pas durable à terme. Afin de développer la consommation intérieure, le gouvernement a d’ailleurs relevé les salaires. En augmentant ainsi les coûts du travail, le pays s’est lui-même mis et de sa propre volonté une certaine pression. Regardez l’Inde. Alors que la croissance y était similaire à la Chine, elle est désormais retombée à 4%.

– La Chine a un nouveau gouvernement depuis une année. Comment jugez-vous son travail alors que ce week-end le numéro quatre du Comité permanent du Bureau politique, l’instance qui pilote la Chine au quotidien, a promis des réformes «sans précédent» aux plans économique et social?

– Personnellement, je ne suis pas encore vraiment impressionné par les décisions que le gouvernement a prises. J’aurais souhaité qu’il propose une vision globale pour le pays. Ce qui n’est pas le cas. Il ne l’a en tout cas pas encore formulée en tant que telle pour son peuple.

– Les nouveaux dirigeants n’ont-ils pas de projet ou ne l’ont-ils tout simplement pas encore présenté?

– Je doute beaucoup qu’ils aient une vision globale, un projet fédérateur pour l’ensemble du pays, dans lequel tout le monde se retrouve. La Chine dispose bien sûr de nouveaux programmes d’impulsions économiques, à l’image de ce qui se faisait déjà auparavant. Mais ces plans, selon moi, n’ont pas fait avancer le pays. Il a plutôt régressé.

– Comment?

– Il ne s’agissait que de projets partiels, timides. Aujourd’hui, c’est plus ou moins une variation sur le même thème. Que l’on peut résumer par des injections massives et ciblées d’argent dans le système économique, entre autres pour les infrastructures. Sous l’ancien gouvernement, il n’y a par ailleurs eu presque aucune amélioration pour les entreprises privées, notamment au niveau des conditions-cadres.

– Que faudrait-il donc à la Chine, au vu des nombreux défis qui l’attendent, comme le vieillissement de sa population?

– Ce n’est pas ma tâche de le formaliser. Mais, comme déjà suggéré, il manque une vision globale, fédératrice. Reste que le pays est tellement vaste, tellement complexe, aux multiples réalités. Tout gouvernement, partout dans le monde, éprouverait bien des difficultés à appréhender un tel colosse.

– Mais encore?

– Je suis surpris que le pays n’essaie pas de se donner un nouvel élan, de proposer ou présenter un véritable leitmotiv ou une vision, au-delà de la simple rhétorique, dans lesquels tout le monde puisse s’identifier. C’est comme s’il y régnait une sorte de léthargie d’idées. Le nouveau président savait pourtant depuis des années qu’il allait accéder à ce poste, bien avant sa nomination officielle. N’oublions pas que beaucoup de Chinois ont perdu leurs illusions dans ce qui a été présenté comme le rêve chinois. Or, les inégalités ne cessent de croître. Mais, attention, il n’y a pas de composante jalousie comme en Suisse, ainsi que le démontre l’initiative 1:12. Les Chinois aspirent simplement à améliorer leur situation. Cependant, cela est devenu beaucoup plus difficile ces dernières années.

– La Chine est connue pour être l’usine du monde. Peut-elle se transformer en une puissance créative, d’innovation, comme elle souhaite le devenir?

– J’en suis convaincu. A terme, la Chine sera un haut lieu de la valeur ajoutée, de la créativité et de l’innovation. Mais il ne s’agira pas d’un long fleuve tranquille. Il sera parsemé d’obstacles, de hauts et de bas. Et y parvenir prendra beaucoup plus de temps que ne le prévoient certains observateurs optimistes. La substance humaine y est toutefois gigantesque. Si son potentiel peut pleinement s’exprimer et si les conditions-cadres s’y prêtent, alors oui, la Chine va réussir cette mue. Il n’y a pas l’ombre d’un doute. Pour l’heure, il y a toutefois encore beaucoup trop de barrières qui limitent toute initiative personnelle, voire collective.

– Cela va-t-il aussi de pair avec davantage de démocratisation, chapitre où le pays ne brille pas particulièrement?

– C’est très difficile à dire. Faut-il davantage de démocratie pour générer de la créativité ou des initiatives? Ou est-ce la créativité qui engendre plus de démocratie? Toujours est-il que je ne perçois présentement aucune détermination de la part du gouvernement pour davantage d’ouverture, de libertés, etc. Des papiers et documents internes attestent clairement que le pays ne va pas dans cette direction. Il n’a aucune volonté de se diriger vers les standards institutionnels démocratiques européens. Ce n’est d’ailleurs pas là forcément le plus urgent.

– C’est-à-dire?

– Il est pour l’heure bien plus impérieux de mettre tout le monde sur le même pied d’égalité en termes juridiques. Chaque citoyen doit être égal devant la loi.

– Il y a toutefois des tentatives de moralisation de la vie politique, de lutte contre la corruption…

– Le nouveau gouvernement n’avait de toute manière pas d’autre choix possible. D’ailleurs, chaque fois qu’une nouvelle équipe est entrée en fonction, on a constaté ce phénomène par le passé. Mais cette lutte tend ensuite à se relâcher. On a très bien pu l’observer sous Jiang Zemin par exemple. Cette bataille s’intensifie, c’est indéniable, mais reste encore sélective. Elle parvient désormais plus souvent à des niveaux ministériels que par le passé, même si cela reste encore timide. L’affaire Bo Xilai l’a démontré. Elle s’est muée en une affaire criminelle alors que le volet politique n’a jamais été abordé. On n’a pas saisi l’occasion pour faire table rase de cette dimension.