Le Temps: En cas de sortie de la zone euro, on peut imaginer que les conséquences économiques ne se limiteront pas qu’à la Grèce. D’autres pays suivront-ils? SC: Tout dépend s’il s’agit d’une sortie organisée ou non. On peut mettre en place des pare-feu. La BCE pourrait, par exemple, reprendre son programme d’achats directs d’emprunts souverains espagnols et italiens. Dans un tel cas, une sortie de la Grèce pourrait même entraîner une hausse de l’euro et un certain soulagement sur les marchés. Car la Grèce, en tant que telle, n’est pas un problème. Les montants sont connus, et les banques ont suffisamment provisionné pour encaisser ce choc. Le vrai problème est celui de la contagion. CW: Depuis le début de la crise, on a toujours dit que la Grèce était une exception et que ce qu’on ferait pour elle ne s’appliquerait pas aux autres. Or, il y a eu depuis le Portugal et l’Irlande, aujour­d’hui l’Espagne, bientôt l’Italie et peut-être même la France. Cette idée que la Grèce est une exception n’a jamais pris et il y a de bonnes raisons de croire que ça ne marchera pas. Une fois le tabou d’une sortie de la zone euro tombé, les marchés vont inéluctablement commencer à se demander quel prochain pays est sur la liste. On oublie simplement que la construction de la zone euro est une construction permanente et qu’aujourd’hui nous ne sommes qu’aux balbutiements d’un long processus.

– Certains économistes pensent que l’Union monétaire a été mal construite dès le départ… CW: Ce n’est pas la construction de la zone euro qui a été mauvaise, c’est sa gestion qui a été catastrophique au moment de la crise. En mai 2010, si on avait laissé Athènes organiser son défaut avec le FMI, le cas grec serait aujourd’hui résolu. Lors de la construction des Etats-Unis, il y a eu de nombreuses faillites d’Etats américains. Cela a duré jusqu’en 1840 où, finalement, il a été décidé de ne plus venir en aide à ceux qui connaissaient des problèmes financiers. Sachant qu’ils ne seraient plus sauvés, les Etats ont tous adopté des amendements constitutionnels leur interdisant déficits et dettes publiques. Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas faire la même chose en Europe. Au début 2010, Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ont voulu sauver leurs banques respectives, qui étaient fortement exposées à la dette grecque. Ce fut non seulement une violation des traités, mais aussi une erreur politique grave et l’amorce de l’échec dans lequel nous sommes aujour­d’hui. SC : Le problème ne vient pas de la dette publique mais de la dette privée. A partir du moment où des secteurs bancaires représentent plusieurs fois le PIB d’un pays, dès qu’un problème émerge, soit on accepte les pertes liées au défaut, soit on est obligé de transférer le problème sur les épaules du public. L’Espagne n’a pas un problème de dette publique. Elle a un problème de dette privée avec trop de crédits immobiliers, trop de crédits bancaires et des banques trop grosses qu’il a fallu sauver. Le problème en Europe, c’est la taille des banques dont le bilan est plus gros que le PIB. Le problème est si gros que l’on ne sait pas quoi faire. On finit donc par imprimer des billets et on transfère le problème des banques sur les Etats. Et des Etats sur le bilan des banques centrales.

– L’arrivée d’un nouveau président à la tête de la France peut-elle donner un nouveau souffle à l’Europe? CW: On l’observe déjà. La politique suivie jusque-là a été une série de catastrophes mues par des considérations politiques. Avec une totale incompréhension des mécanismes économiques. Tout cela parce que personne n’a osé aller contre la volonté de l’axe franco-allemand. Aujourd’hui, le fait que l’on ait un nouveau président qui ne veut pas continuer à jouer à ce jeu-là est infiniment bon. Le problème, c’est que faire d’autre? Et là, c’est infiniment vide. François Hollande n’a pas la moindre idée de ce qu’il veut faire et ne se rend pas bien compte de la situation dans laquelle se trouve son pays. SC: Le mérite est d’être sorti d’une austérité qui ne peut pas marcher. Malheureusement, Hollande n’a pas de modus operandi. Il ne peut faire ni relance keynésienne ni relance monétaire. Par ailleurs, je crains que les Allemands ne se retrouvent trop isolés. CW: Il n’y a pas de changement sans rééquilibrage. Mais je ne doute pas qu’un terrain d’entente sera trouvé. Aussi bien à Paris qu’à Berlin, on sait que l’on ne peut pas travailler l’un sans l’autre. Depuis 1945, il y a une obligation absolue, et soutenue par les populations, à travailler ensemble. Français et Allemands sont condamnés à s’entendre.